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Grégoire Bouillier : un roman enquête hors-normes

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Publié le

26 septembre 2022

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Il y a quarante ans, Marcelle P. se laissait mourir de faim à Paris. Un fait divers comme un autre ? Pas pour Grégoire Bouillier. L’écrivain français ne l’a pas connue mais se sent mystérieusement lié à elle et livre un fascinant roman enquête.
Grégoire Bouillier

Voici un livre hors-normes, par son format (900 pages), mais aussi son sujet, son traitement, sa façon de ne relever d’aucun genre. Grégoire Bouillier est un habitué des textes spectaculaires : le Dossier M, en 2017, faisait 2000 pages, en deux tomes, avec un site en complément… Par comparaison, ce Cœur ne cède pas paraît presque raisonnable ! De quoi s’agit-il ? À première vue, c’est un retour sur un fait divers. 

En 1985, Bouillier est frappé par une histoire entendue à la radio : une dame de 64 ans s’est laissée mourir de faim dans son appartement à Paris. Elle a jeûné plus d’un mois, et décrit jour après jour son agonie dans un carnet. Elle est morte dans la solitude, son cadavre momifié a été retrouvé dix mois plus tard… « Qui était cette femme ? Comment en était-elle arrivée là ? » Plus tard, Bouillier repensera à cette affaire. Or, en 2018, un hasard l’incite à commencer une enquête. Il apprend que la défunte s’appelait Marcelle Pichon, qu’elle avait été mannequin pour un grand couturier. Il rassemble des coupures de presse, des images, des photos. Il fouille les archives, les sites de généalogie. Une chose en amène une autre, le dossier grossit ; minutieux, maniaque, Bouillier consigne tout, ne résume rien.

Un livre à construire soi-même

Au lecteur de faire le tri, d’apprécier la valeur ou la nécessité de chaque information. C’est facile : le texte est découpé en paragraphes bien nets, séparés par une ligne blanche ; on se repère sur la page, on peut sauter des passages entiers sans avoir l’impression de marcher à l’aveugle, en allant au paragraphe suivant pour raccrocher les wagons. Le Cœur ne cède pas, en ce sens, est un livre qu’on construit soi-même, à l’instinct, en s’y promenant comme dans un musée, sans regarder tous les tableaux. Ce n’est pas le seul aspect original dans la forme : tout est inventif, notamment les dispositifs qu’a imaginés l’auteur pour mettre son enquête en scène. Il s’invente un double, Baltimore, détective chargé du dossier, secondé par l’agréable Penny (à tout Sherlock, son – sa – Watson). 

Il s’autorise des passages de pure fiction, des hallucinations, des hypothèses, sans perdre le fil ni le lecteur. L’auteur est partout dans son livre, qui n’est pas un récit sur Marcelle (même si elle, sa famille, ses proches, son époque, occupent la plus grande place) mais sur la façon dont l’histoire de Marcelle résonne chez Bouillier, sur la connexion qui le pousse à se passionner pour cette femme qu’il n’a pas connue et à quoi rien ne le relie, sur ce qu’il apprend de lui en grattant son passé à elle. Il y a quelque chose d’un peu mystique dans l’idée de cette rencontre par-delà le temps. Bouillier s’en amuse, fait intervenir pour rire une voyante, un graphologue, toutes sortes d’occultistes, soulignant l’irrationalité de sa démarche.

Sous cet angle, Le Cœur ne cède pas est une enquête sur la littérature

Enquête sur la littérature

En même temps, il le dit bien, « le sujet d’un livre, c’est la littérature » : ce qui paraît irrationnel dans la vie – les rencontres improbables, les attirances injustifiables, les liens subconscients entre êtres, époques, lieux – devient habituel et banal en littérature, où tout fonctionne par fausses coïncidences et par nécessité. Sous cet angle, Le Cœur ne cède pas est une enquête sur la littérature. Bouillier note au passage cette différence entre son héroïne et lui : il fait de la littérature, elle n’en faisait pas, quand elle consignait son autodestruction dans son carnet. 

Celui-ci devient alors le trou noir, le reflet inversé du livre. Ce ne sont là que quelques aspects de ce roman passionnant, proliférant, truffé de digressions qui pourraient être appréciées pour elles-mêmes, comme cette idée d’un livre dont on ne conserverait que les exergues de chapitres, tel un exosquelette (Bouillier est un grand utilisateur d’exergues, souvent aberrants). Ne ratez pas ce livre déconcertant, tragique et parfois drôle, véritable OVNI.


Le Cœur ne cède pas de Grégoire Bouillier
Flammarion, 904 p., 26 €

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