Skip to content

Houellebecq vient-il de livrer son chef d’oeuvre ?

Par

Publié le

27 décembre 2018

Partage

[vc_row][vc_column][vc_column_text css= ».vc_custom_1545930027287{margin-right: 25px !important;margin-left: 25px !important;} »]

L’événement de cette rentrée de janvier est évidemment Sérotonine, le nouveau roman du plus célèbre romancier français vivant. Étant donné son statut et sa notoriété, Houellebecq écrirait n’importe quoi que des pâmoisons n’en accueilleraient pas moins ce n’importe quoi, et on a bien oublié, aujourd’hui, dans quelle atmosphère polémique et suspicieuse l’auteur des Particules accéda, il y a vingt ans, à la notoriété. Pourtant, loin de cette hypothèse, Michel Houellebecq nous livre aujourd’hui son roman le plus authentiquement génial.

 

OUI. IL NE DÉMONTRE PLUS, IL RAYONNE

 

Houellebecq s’est imposé dans le panorama littéraire français en régénérant le roman à thèse sociologique en pleine vogue de l’autofiction. L’analyse froide et cruelle de l’époque à travers ses classes moyennes nous sauvait de la vaine effervescence des nombrils germanopratins. Le procédé a néanmoins des faiblesses, il entraîne parfois certaines lourdeurs, sacrifie l’art à la démonstration, induit des développements attendus ou des ressorts grossiers. Sérotonine est le premier roman de Michel Houellebecq écrit sans être appuyé sur un pareil dispositif.

L’écrivain, totalement maître de ses moyens, ayant déjà balayé tous les grands thèmes de l’époque au fil de ses livres précédents (malaise socio-sexuel, transhumanisme, islamisme, déclin de l’Occident) se laisse ici dériver en évoquant tout un ensemble de symptômes du temps, plutôt à la manière d’un moraliste impitoyable que d’un sociologue littéraire. Florent-Claude Labrouste, ingénieur agronome comme Houellebecq le fut, homme d’une cinquantaine d’années dont la sérotonine, cette hormone du bonheur, est activée par les antidépresseurs, s’apprête à se supprimer et présente au lecteur une rétrospective de sa vie : amours, amitiés, itinéraire professionnel, déménagements, ruptures; le bilan existentiel est aussi prétexte à un grand balayage des mutations en cours.

Ainsi, plutôt que d’illustrer une question d’époque, Houellebecq peint celle-ci par touches en déployant librement toutes ses facultés, atteignant une virtuosité inédite ; n’ayant plus rien à démontrer, il rayonne.

 

OUI. IL TÉMOIGNE D’UN STYLE SUPÉRIEUR

 

Certains de ses précédents romans étaient parfois en partie bâclés – pensons à la seconde partie de Soumission – comme si la nécessité d’articuler les conclusions des prémisses contraignait trop l’auteur. C’est sans doute parce qu’il n’est pas armaturé par une thèse que ce nouveau roman de Michel Houellebecq tient sur son style, que son style n’a jamais été aussi brillant et qu’il est préservé d’aucune chute de tension. L’humour noir, la saillie mordante, l’ironie dévastatrice tournent à plein régime, alors que l’écrivain a rallongé ses phrases et se permet des digressions aussi délicieuses qu’improbables.

La question du « style de Michel Houellebecq » a été souvent débattue. Elle a donné lieu à un essai de l’universitaire suisse Samuel Estier comme à un célèbre article de Dominique Noguez, lequel, en 1999, dans la revue L’Atelier du roman et alors que l’auteur des Particules déchaînait des polémiques non sur ses sujets mais sur sa méthode, illustrait la qualité et la spécificité d’un style qui ne séduisait certes pas par les moyens communs. Avec Sérotonine, le débat est clos. Cette fois-ci, l’écriture froide de Houellebecq atteint une forme de flamboiement paradoxal tant elle multiplie les effets et les contrastes.

 

OUI. IL DÉVELOPPE UNE CRITIQUE GLOBALE

 

Houellebecq est moins visionnaire que remarquablement pénétrant. Il ne prophétise pas tant qu’il détecte l’enjeu profond, c’est pourquoi les événements ratifient ses livres d’une manière aussi immédiate et spectaculaire. On se souvient du 11 septembre 2001 venant souffler la polémique qu’avait suscitée Plateforme à sa sortie, quelques semaines plus tôt, ou de l’attentat de Charlie Hebdo le matin-même de la parution de Soumission.

Peut-être d’autres tremblements de terre historiques adviendront-ils à la suite de la mise en vente de Sérotonine, mais il semblerait que cette fois-ci, ceux-ci l’aient plutôt juste précédée. La révolte des Gilets jaunes, de cette France invisible déclassée, entre en effet en résonance exacte avec toute une composante du roman exposant la souffrance d’agriculteurs méprisés et condamnés à mort par les technocrates français et européens défendant moins des intérêts qu’une idéologie mondialiste mortifère.

Comme toujours, l’écrivain se délecte de braquer la lumière sur l’angle mort, et fait de la littérature le contrepoison le plus efficace à l’hallucination médiatique. Mais sa critique, non soumise à un angle particulier, est ici très générale, et attaque tous azimuts dans une causticité d’abord hilarante puis, au fur et à mesure, plus tragique.

 

OUI. IL OSE AFFRONTER LA QUESTION DE L’AMOUR

 

Le vrai sujet de Sérotonine n’est ni la religion, ni l’évolution de l’espèce, ni la hantise sexuelle ou la dépression occidentale, même si tous ces thèmes s’y entrelacent, non, le vrai sujet du roman, c’est l’amour. Il fallait peut-être que l’écrivain atteigne un tel degré de maturité et d’aisance pour qu’il s’attèle à la question de l’amour d’une façon aussi franche, quand les grands thèmes sociétaux ou métaphysiques ont paradoxalement l’avantage d’être plus facilement manipulables.

Le pessimisme, la noirceur, la cruauté houellebecquienne prennent alors un relief différent, l’écrivain gagnant en ambiguïté, en épaisseur, en profondeur et déjouant tous les mécanismes de la facilité. Les figures broyées qu’il évoque, Claire, Aymeric, Camille, sont d’une justesse époustouflante, et rarement l’amour comme ressort essentiel des existences humaines n’aura été aussi bien mis en scène sans le moindre gramme de mièvrerie.

Et puis il y a un autre miracle, dans ce roman à l’économie parfaite qui surprend le lecteur en permanence : le christianisme, religion de l’amour, imprègne le livre par des références récurrentes au Nouveau Testament plus ou moins directes, plus ou moins codées, jusqu’à un final dostoïevskien à couper le souffle. Aucun doute : Houellebecq n’a jamais rien écrit d’aussi grand.

 

Editions Flammarion

[/vc_column_text][/vc_column][/vc_row]

EN KIOSQUE

Soutenez l’incorrect

faites un don et défiscalisez !

En passant par notre partenaire

Credofunding, vous pouvez obtenir une

réduction d’impôts de 66% du montant de

votre don.

Retrouvez l’incorrect sur les réseaux sociaux

Les autres articles recommandés pour vous​

Restez informé, inscrivez-vous à notre Newsletter

Pin It on Pinterest