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[Idées] Déroutant Maxence Caron

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Publié le

3 juillet 2023

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Étonnant livre, fou ou génial : le « Traité fondamental de la seule Philosophie », qui clôt la « tétralogie » de Maxence Caron, épate autant qu’il rebute.
Socrate

Étonnant livre, fou ou génial, que ce Traité fondamental de la seule Philosophie, qui clôt une « tétralogie », dont son auteur, Maxence Caron, nous explique sur son site qu’elle fait 17 millions de signes, soit trois fois la Bible – et ce, sans compter la quarantaine d’autres livres qu’il a écrits. L’apparence du livre étonne d’abord, massive, énorme, plus d’un millier de pages, et de grandes pages couvertes d’une écriture serrée, inlassable. Le titre, ensuite, qui affirme que ce livre est la philosophie, la seule, l’unique, et que confirme ça et là quelques affirmations non moins énormes : « Aucune philosophie n’a jamais eu lieu […] Ici je ne renouvelle rien, je ne recommence rien, mais je commence intégralement, je commence, une fois et une seule fois, tandis que dans le même temps j’accomplis pour jamais » ou encore : « Et j’ai, Maxence, pour mes frères, répondu seul à la tâche immense que le Seul m’a commandé : l’Œuvre parut qui, faite pour tous, allait pour tous devenir la seule philosophie » (p.1066). Étranges paroles dont on ne sait si elles sont celles d’un prophète ou d’un vaniteux, et dont le statut d’énonciation est proprement inouï.

Étonnent, enfin, le style, l’écriture, extrêmement travaillée, en même temps qu’abondante, profuse, volubile, mélange incaractérisable de philosophie spéculative et de poésie mystique. D’ailleurs, la dense prose est parfois interrompue par des poèmes spéculatifs, comme dans les dernières pages : « Je suis, et je vis dès lors que / Je brandis l’enracinement de ma tête / Incessamment reprise dans l’Essence Trin’Une. / Je me suis assis au pied de l’Arbre eucharistique / Et des libres lacs de sa manne j’ai reçu nourissance » (p.1075).

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Qu’est-ce qui est contenu dans cette forme originale, déroutante ? Au fond, le propos de Maxence Caron est de rendre la philosophie à la dignité qu’elle porte en son nom même : l’amour de la sagesse. Cela suppose de chercher et de méditer le Principe, l’Être même, tel qu’il est en lui-même, bref de commencer par le commencement, qui est Dieu, et non pas le monde – « pour la première fois il s’agit de regarder le Principe en tant que tel, l’être en tant qu’être, c’est-à-dire en son indépendance, en sa liberté, en tant que lui-même, et non en tant que rattaché à autre chose dont il serait l’avènement ou l’organisation » (p.40), ce que Caron ne cesse d’appeler « la Différence fondamentale ».

En cela, la philosophie est fondamentalement un retour à sa propre condition de possibilité, qui est le Principe. Je ne pense que parce qu’il y a un Premier qui est et qui pense antérieurement. Le concept cardinal pour penser ce que doit être la pensée est celui de « réflexivité ». La pensée doit réfléchir la Pensée, elle s’en fait le réceptacle et le miroir. Seule la contemplation de Dieu apaisera le désir de l’esprit : « La pensée est mue par la recherche du Bien principiel en qui elle sera pleinement heureuse ; ce désir la précède, il met en branle son exercice même » (p.51). On peut douter que nul n’ait jamais conçu une telle direction, quoiqu’elle ne soit sans doute ni achevée, ni même achevable, et que Caron fait donc bien d’entreprendre ce pèlerinage de la pensée une fois de plus.

Maxence Caron écrit, encore, toujours plus, sans fin semble-t-il, et s’enferme dans son système, sans égard pour le lecteur, perdu, noyé dans cet océan de verbe, perplexe devant ce livre énorme, incroyable, inqualifiable

Au passage, on appréciera aussi sa critique de la philosophie contemporaine, en particulier de la phénoménologie, qu’il qualifie d’« immanentiste » : « nouvelle exégèse du quotidien », « elle se réduit à lécher le monde des choses », elle « ne se penche que sur la petite vie propre à certains secteurs de réalité, mais jamais sur la vie de l’Universel » (p.33). La philosophie de « l’outremodernité » n’a plus guère d’ambition, ce qui suit logiquement de son athéisme initial. Caron dresse un portrait sans concession de notre époque, qu’il résume en un concept : « misosophie », c’est-à-dire haine de la raison, de la sagesse, le contraire de la philo-sophie. Et l’auteur de fulminer contre la « méthodique calomnie de la pensée », la « méphitique déclaration de modestie que la misosophie profère à l’endroit des capacités de la pensée » (p.25).

Il faut donc penser à nouveau, penser le Principe, « laisser le Principe en lui-même, donc en sa Différence fondamentale, afin de le regarder ouvrir sa dimension propre » (p.56). Qu’est le Principe, autrement dit Dieu ? Caron s’appuie sur la dogmatique chrétienne pour le penser comme Trinité, vie propre de plénitude en Dieu. Alors suit une immense tentative de théologie, au sens strict de pensée de Dieu, qui emprunte aux différents dogmes chrétiens et les réécrit en quelque sorte en un langage philosophique, à l’aide de néologismes nombreux, de sorte que le livre devient de moins en moins lisible, d’autant que manque un certain ordre au sein de chapitres qui font des dizaines, voire des centaines de pages. Maxence Caron écrit, encore, toujours plus, sans fin semble-t-il, et s’enferme dans son système, sans égard pour le lecteur, perdu, noyé dans cet océan de verbe, perplexe devant ce livre énorme, incroyable, inqualifiable. Ce « Système antéréel du Diaphorématisme transcendantal » ne laisse pas de nous étonner.


TRAITÉ FONDAMENTAL DE LA SEULE PHILOSOPHIE, MAXENCE CARON
Les Belles Lettres, 1088 p., 52,99 €

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