Le drame du progrès, c’est que toute évolution, dès qu’elle est possible, paraît souhaitable et devient inévitable. « Croire possible le souhaitable est aussi dangereux que croire souhaitable le possible » avertissait Gómez Dávila. Rien pour faire barrage à la volonté « innovante » des uns – et la société perdit la liberté de dire non – jusqu’à ce que ces innovations prennent le contrôle de notre volonté – et l’homme perdit sa liberté tout court.
C’est ce souci de la liberté qui anima Jacques Ellul une vie durant. Né d’une pauvre famille bordelaise, Ellul fut un élève brillant, se rêvant officier de marine mais redirigé par son père vers le droit. Jeune homme, il fait une triple-rencontre déterminante: Karl Marx (lui sera marxien), Jésus-Christ (il se convertit au protestantisme) et Bernard Charbonneau – qui lui apprend à penser et avec qui il se lit d’une touchante amitié. Proche des non-conformistes des années 30 et membre des cercles personnalistes, il rompt avec Emmanuel Mounier sur la question écologique, le jugeant trop technophile, au fond trop conciliant avec le monde. Anarchiste chrétien et libertaire, le professeur Ellul sera l’homme de la résistance (au sens propre, puisqu’il cache des juifs durant l’Occupation), de la subversion, de l’émancipation de tous les ordres quels qu’ils soient – y compris des meilleurs, et c’est ce qui pose problème, en témoigne son regard benêt sur la sainte Église: « La tradition chrétienne n’a cessé de trahir la révélation biblique, de la subvertir au point de faire aujourd’hui de la vie des chrétiens l’exact contraire du message du Christ. »
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C’est au nom de cete quête de la vie libre et autonome qu’il s’attaque à la Technique en tant que « fait social total » (Mauss). Nouveau sacré dont l’homme attend son salut, la Technique repose sur la recherche en tout de la méthode la plus efficace, ce qui n’est pas neutre: c’est un certain monde qui lui donne naissance et qu’elle propose, un monde qui ar- raisonne, transforme et artifcialise en soumettant données naturelles et relations sociales à l’impératif technique. On pourrait dire, pour transposer la formule de Polanyi sur l’économie, qu’elle a été désencastrée : « la technique a englobé la civilisation tout entière. » Et la chose est d’autant plus grave que la Technique va s’autonomisant et s’auto-engendrant, au point d’avoir échappé à la volonté directionnelle de l’homme durant les Trente Glorieuses. À terme, ce sont les « autonomies fonctionnelles » et les « spontanéités sociologiques » qui sont menacées – en clair, un monde à la mesure de l’homme.
Critique du gigantisme industriel qui uniformise les peuples, de la société de consommation qui accélère le devenir-bourgeois, de l’argent qui marchandise, de l’État technocratique qui norme tout, Ellul est aussi le prophète de la crise environnementale, lui le décroissant qui dénonça le « bluff technologique », cete prétention à corriger les conséquences néfastes de la technique par de nouveaux perfectionnements techniques, quand bien même ses effets sont imprévisibles. Une limite peut-être: la perspective totalisante empêche de bien défnir le seuil qui fait passer une technique de l’acceptable au dangereux. Pour y répondre, llul se veut le David du Goliath, troquant l’efficacité technicienne pour une éthique de la sobriété, de la limite, de la non-puissance. Passant ses idées en acte, en luttant par exemple contre la bétonisation de la côte atlantique, il est l’homme de la minorité agissante,
du chemin de traverse, de la fronde intérieure.
On pardonne à Piely son couplet sur la « récupération » d’Ellul par l’extrême droite, d’autant qu’il s’étend ailleurs sur les lectures variées et les réceptions personnalisées auquel se prête le Bordelais. L’extrême droite ne l’a pas atendu pour penser la technique – Gómez Dávila encore: « Dieu a inventé les outils, le diable les machines. » Mais il y a effectivement une diférence de taille. « Le socia- lisme est la seule orientation politique possible, parce que c’est la seule où expressément il est dit, déclaré que l’objectif est la fn du prolétariat, la fin de l’aliénation, la libération de l’homme. » dit Ellul. Or, c’est du mal, qui se situe au cœur de l’homme et non dans la société, qu’il faut nous émanciper, ce qui n’aura pas lieu ici-bas mais au-delà. Et c’est à ce sauvetage que travaille la véritable extrême droite.

JACQUES ELLUL FACE À LA PUISSANCE TECHNOLOGIQUE, ÉDOUARD V. PELY, L’Escargot, 163 p., 17,90 €





