Au dernier chapitre de la Guerre de Cent ans, alors que la chrétienté retrouvait son unité au sortir du Grand Schisme, un seul cardinal refusera de s’incliner. Depuis près de trois-quarts de siècle, le Saint-Siège résidait à Avignon, sous la protection sourcilleuse du roi de France. À peine rentré en Italie, Grégoire XI va s’y éteindre, le 27 mars 1378. Élu sous la pression de la foule romaine, son successeur Urbain VI est très vite désavoué par ses cardinaux qui lui désignent un suppléant, Clément VII, lequel s’empresse de regagner les rives du Rhône. Ainsi commence le Grand Schisme d’Occident. Après bien des déchirures, le concile de Constance, en 1417, déposera les deux compétiteurs et nommera un nouveau pontife en la personne d’Oddo Colonna, qui prend le nom de Martin V.
Cependant, le successeur de Clément VII, l’Espagnol Pedro de Luna – alias Benoît XIII – refuse obstinément de se démettre. Réfugié sur le rocher de Peniscola, au nord de Valence, « l’antipape » reconstitue en 1423 un « Sacré Collège » de quatre cardinaux. Aussitôt après sa mort, trois d’entre eux, créatures du roi d’Aragon Alphonse V le Magnanime, choisissent pour le remplacer un certain Gil Sanchez Muñoz. Ce Clément VIII finira par abdiquer en faveur de Martin V qui lui offre l’évêché de Majorque. Mais le quatrième cardinal de Benoît XIII, le Français Jean Carrier, ne l’entend pas de cette oreille. Pour lui, l’élection de Clément VIII – à laquelle il n’avait pas participé – est entachée de simonie. Il la déclare donc nulle et non avenue.
Schismatique impénitent, il est enterré « au pied d’un roc, chien parmi les chiens. »
Né dans le Rouergue, sans doute près d’Espalion, vers 1380, Jean Carrier doit toute sa carrière ecclésiastique au double patronage du défunt pape et du comte Bernard VII d’Armagnac. De l’un et de l’autre, il recevra diverses charges et bénéfices, se montrant en retour d’une fidélité indéfectible. Le 24 juillet 1420, les commissaires de Martin V le condamnent par contumace, lors d’un procès intenté à Toulouse, contre lui et sept autres partisans de Benoît XIII. Afin de se soustraire à la sentence, l’intraitable Jean Carrier se retranche derrière les murs de Tourène, un nid d’aigles, situé dans les gorges sauvages du Viaur, aux confins du Languedoc. Sa situation inexpugnable vaut à la forteresse le surnom de « Peniscolette », en référence à la résidence de Benoît XIII…
Jean Carrier, cardinal-prêtre au titre de Saint-Étienne du Mont-Cælius, se considère dès lors comme l’unique détenteur de la légitimité apostolique. « Éclairé par la lumière de la vérité venant du Père des lumières », il élit seul et en secret un nouveau pape, le 12 novembre 1425. Son choix se porte sur l’un de ses confrères, un dénommé Bernard Garnier. Quinquagénaire, ce « Benoît XIV » a une dizaine d’années de plus que Carrier, et un parcours similaire. Féal de Jean IV d’Armagnac – qui a succédé à son père Bernard VII – il occupe alors la charge de « sacriste » au chapitre cathédral de Rodez. Le cardinal, pour sa part, exerce les fonctions temporelles de lieutenant du comte en Rouergue.
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C’est seulement en janvier 1429 que Jean Carrier révélera à ce dernier, dans un manifeste public, l’élection du mystérieux « Benoît XIV ». La suite est plus obscure. Certains auteurs font mourir Bernard Garnier dès 1430. Jean Carrier se serait alors résolu à coiffer lui-même la tiare pontificale, en reprenant le même nom de « Benoît XIV ». Abandonné par le comte de Foix, qui se rallie au pontife romain, il est capturé en février 1433 à Puylaurens, par les hommes du comte Jean Ier de Foix. Il meurt en prison quelque temps plus tard. Schismatique impénitent, il est enterré « au pied d’un roc, chien parmi les chiens », selon l’expression d’une chronique contemporaine.
D’autres historiens supposent l’existence d’un « Benoît XV » – qui aurait été un neveu et homonyme de Jean Carrier – et peut-être même d’un « Benoît XVI » dont ils ignorent tout. Plus récemment, le romancier Jean Raspail tirera de cette belle légende l’argument de son Anneau du Pêcheur. Ce que l’on sait, en revanche, c’est qu’un petit groupe de paysans du Viaur, sous la houlette de Jean Farald, cardinal de « Benoît XIV » et du forgeron Jean Tranier – le « Fabre del Colet » – continuera longtemps encore à narguer les légats de l’Église officielle. Prophète à ses heures, Tranier prédit l’avènement d’un jeune roi de France « Charles, fils de Charles », qui saura rétablir l’Empire universel et restaurer le véritable pape.





