Comment avez-vous reçu les dernières déclarations du Vatican sur l’IA ?
C’est toute l’Église catholique qui s’est prononcée très tôt sur le sujet avec l’appel de Rome, une initiative de l’Académie pontificale qui comportait des principes essentiels tels que la transparence, l’explicabilité, etc. C’est d’ailleurs sur la foi de ces principes qu’a été rédigé l’European IA Act, un pacte actuellement critiqué par les Américains parce qu’il souhaite instaurer une régulation. Finalement, dans une Europe qui se dit sécularisée, les parlementaires européens ont largement repris des réflexions issues de l’Église catholique. Le problème avec ceux qui font l’IA, c’est qu’ils vomissent la réglementation d’une manière générale. « Réglementer, c’est dépassé » : c’est le motto de la Silicon Valley. C’est un discours de fascination pour l’innovation, qui estime que la réglementation doit naître uniquement de l’usage à travers les retours des clients. C’est l’usage seul qui va générer l’acceptation d’un produit, donc sa moralité en quelque sorte. Face à cette idée ultra-libérale, la vieille Europe s’insurge et dit : non, il y a des effets induits qui nous échappent dans l’usage des technologies.
N’est-ce pas un peu de l’esbroufe de nous faire croire qu’on puisse comparer l’IA à l’intelligence humaine ? Certains parlent même d’une imago hominis, en référence à l’imago dei…
Mes collègues théologiens partagent cette position assez monolithique qui consiste à dire que l’intelligence artificielle n’est qu’une pâle imitation de l’intelligence humaine. Qu’il s’agirait même d’une imposture dans la mesure où l’intelligence artificielle ne pense pas au sens où l’homme le fait, c’est-à-dire par des processus symboliques et logiques, mais par des processus probabilistes. Et en effet, à ce jour, le niveau opérationnel et le niveau d’efficience des systèmes d’intelligence artificielle ne sont pas très élevés. Ils sont encore très éloignés de l’intelligence humaine. Elle n’a pas beaucoup d’« esprit de finesse » comme dirait Pascal…
Mais cet écart est-il définitif ? Certains proclament que l’intelligence artificielle restera à jamais une « moulinette », un « perroquet stochastique » en avançant l’argument suivant : il ne peut pas y avoir de pensée puisqu’il s’agit simplement de portes logiques qui s’enchaînent les unes dans les autres à l’intérieur d’un réseau neuronal, convolutif. Très bien, mais j’opposerais que le cerveau est lui-même un immense réseau neuronal, peut-être pas tout à fait comparable au réseau convolutif utilisé pour le deep learning… mais j’aime à dire que si on était installé à l’intérieur de notre cerveau, on ne verrait pas passer les idées. On peut dire que la pensée est effectivement produite par cette énorme machinerie cérébrale, mais qu’au niveau local, il n’y a rien qui nous laisse découvrir des idées qui passent dans des tuyaux. Donc, il pourrait en être de même pour les algorithmes.
« L’intelligence est un concept qui n’a pas besoin du concept d’homme »
Jean-Marc Moschetta
La réaction la plus importante, à mon avis, c’est de réaffirmer que l’intelligence est un concept qui n’a pas besoin du concept d’homme. L’intelligence, c’est une propriété qu’on observe de manière banale dans la nature, à des niveaux encore assez élémentaires, mais il y a dans la nature des comportements intelligents qui ont des structures totalement différentes. Je pense à la pieuvre, par exemple, qui a un système neuronal distribué alors que nous avons un cortex centralisé. L’intelligence est indépendante de tout substrat biologique. Il n’est pas absolument étonnant qu’on puisse la refabriquer dans un substrat non biologique, mais machinique.
En ce qui concerne l’imago hominis, qui suppose que l’intelligence artificielle est une forme de reproduction, elle relève en réalité davantage d’une réplication de ce qui se passe dans le cerveau : c’est de la bio-inspiration. Or pour faire accepter cette qualité imitatrice, on utilise volontiers l’anthropomorphisme, ce qui s’est toujours fait. Quand l’homme utilise une machine, il a tendance à la personnaliser. On le fait déjà depuis longtemps avec l’ordinateur. Nous projetons du sens dans la relation que nous avons avec la machine… Donc je ne serais pas si critique en disant que tout cela n’a aucune valeur. D’accord, c’est un algorithme, d’accord, c’est une machine, mais à la limite, peu importe. Ce qui importe, c’est ce que ça produit en nous, c’est-à-dire ce que ça change dans notre relation à la machine. C’est un décentrement qui nous permet aussi, sur le plan éthique, de comprendre si la technique nous fait du bien. C’est la relation qui importe et pas ce qui se passe dans la machine. Celle-ci n’est qu’une succession d’impulsions électriques. Il n’y a rien de métaphysiquement intéressant.
Vous parliez d’intelligences qui sont déjà dans la nature, mais ce qui fait l’intelligence de l’homme, c’est le fait d’être incarnée dans un corps biologique. Cette incarnation lui donne le libre arbitre. N’est-ce pas, une fois de plus, un discours complètement délirant d’imaginer qu’une intelligence dénuée de toute appréhension sensible du monde puisse « créer » des choses ?
Tertullien le dit : « Rien n’existe sans un corps. » Il n’y a rien d’incorporel, sauf ce qui n’est pas. D’où la difficulté à penser les anges après la scolastique, puisque après elle on affirme que les anges sont « incorporels ». Saint Augustin a également tenté de formuler ce paradoxe : les anges ont un corps, pas un corps de chair, mais ils ont un corps. Pourquoi ont-ils un corps ? Parce que s’ils n’avaient pas de corps, ils ne seraient pas en relation. La relation nécessite un corps. Bien sûr, ce n’est pas un corps biologique, mais c’est un corps quand même, un corps relationnel. On trouve cette idée dans la phénoménologie, chez Husserl et Merleau-Ponty, qui ont voulu différencier le corps biologique et objectif, du corps relationnel qui est le corps métaphysique. On trouve ça aussi dans la pensée chrétienne, avec le corps spirituel au sens de l’Esprit-Saint, le soma pneumaticon, un corps dans lequel nos relations sont purifiées et transcendées. Or ce corps n’est pas inexistant dans la machine, puisqu’elle est nourrie précisément avec tout un corpus d’informations.
Par contre, là où vous avez tout à fait raison, c’est que les êtres biologiques se nourrissent d’informations sensorielles qui s’imposent à eux, en particulier la présence de l’autre. Alors que dans la machine, je choisis de donner à la machine certaines relations. C’est comme si je détenais un prisonnier dont je choisis les visites, les visiteurs ou les livres. Il développe une certaine perception du monde qui est complètement biaisée par le geôlier. Chez une IA, l’interaction avec le monde est filtrée. Ce sont les fameux « biais ». Mais il y a quand même une interaction. D’ailleurs, tous les gens qui interrogent les IA génératives participent à cette interaction. Donc, on ne peut pas dire que nous sommes spécifiques parce que nous avons un corps, les machines en ont aussi. En revanche, ce qui est spécifique dans l’imago dei telle qu’elle apparaît dans la Bible, au premier chapitre de la Genèse, c’est qu’elle est d’ordre proleptique, eschatologique, c’est-à-dire que l’homme est à l’image de Dieu en cela qu’il est promis à devenir comme Dieu, à être à la ressemblance de Dieu. C’est la promesse que souligne notamment saint Basile de Césarée, lorsqu’il estime que la Création se passe en deux temps. Il évoque d’abord une ressemblance, quelque chose de donné, puis une Création pure, presque hypothétique, qui est quelque chose à acquérir. L’homme est d’une part un animal technologique et d’autre part un animal capax dei (capable de Dieu). « Nous lui serons semblables », dit la première lettre de saint Jean. Alors là, oui, on peut dire qu’il y a quelque chose de spécifique pour l’humanité… mais qu’est-ce qui empêche Dieu de dire : « Cette machine, finalement, a des capacités de réflexion et peut-être même de conscience » ? Évidemment, ce n’est absolument pas le cas aujourd’hui. Mais je ne suis pas de ceux qui pensent que c’est irrémédiable. Je pense que c’est une question d’années. De nombreux philosophes sont opposés à cette idée, ils estiment que dans mille ans, comme le dit par exemple Raphaël Enthoven, on en sera au même point. Désolé, mais je pense qu’il n’y a rien qui nous permet de dire ça. C’est juste une pétition de principes.
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On peut imaginer qu’à l’avenir, chacun aura un assistant virtuel qui lui permettra de tout faire. On sera tous augmentés, mais également isolés dans notre bulle numérique, menacés par la disparition du bien commun…
Nous sommes en effet dans un monde qui promeut l’individu et dévalue la relation. Or je pars du principe que la promesse chrétienne, c’est le royaume de Dieu qui est un royaume relationnel, dans lequel les relations sont vivifiantes, parfaites, pleines et sincères. Or nous appauvrissons de jour en jour notre monde relationnel, mais je pense que ce n’est pas l’IA qui le fera, c’est nous-mêmes, humains, qui choisirons de nous appauvrir relationnellement parce que nous préfèrerons le confort de converser avec un robot qui est à portée de main. Le piège est extrêmement sournois : on se focalise sur l’IA, les grands groupes, les enjeux financiers, le pouvoir… sans se rendre compte que c’est notre usage qui sera fautif et non l’IA en elle-même. C’est nous qui choisissons d’utiliser ces systèmes. Qui nous oblige aujourd’hui à préférer envoyer un SMS plutôt que de passer un coup de fil, ce qui est déjà une forme de virtualisation de la relation ? Hegel a bien montré dans la dialectique de l’esclave et du maître que l’esclave finit par posséder le maître. C’est ce qui se passera avec l’IA. Si elle prend le pouvoir, c’est uniquement parce que nous aurons consenti joyeusement à le lui donner.
Beaucoup de technocritiques sont effrayés par une rupture anthropologique : pour la première fois, quelque chose d’autre que l’homme produit du langage… Or la seule chose qui jusque-là pouvait produire du langage hormis l’homme, c’est Dieu.
Je n’opposerais absolument pas le machinique et le divin. Le propre du Dieu des chrétiens, c’est d’être capable de s’approcher de sa Création. « Dieu est proche » : c’est ça le slogan du chrétien. Dieu peut se faire tellement proche de sa Création qu’il peut même s’unir à une personne humaine en Jésus-Christ. Dans le texte de la Genèse il y a un magnifique verset, qui dit : « Et Dieu se promenait dans le jardin à la brise du jour. » C’est-à-dire qu’il est dans sa nature de faire son petit tour du matin dans le jardin primordial. C’est-à-dire que Dieu ne s’absente pas du monde. C’est ce que Teilhard de Chardin appelle la transparence de Dieu, ou « diaphanie ». Or si nous croyons que Dieu est proche, l’intelligence machinique, les choses en général, sont de nouvelles voies d’accès. C’est que Dieu a de nouveaux moyens de nous parler, de se rendre visible. Qu’est-ce qu’il fait dans la Bible ? La Bible, pour nous, chrétiens, c’est un livre inspiré. Ce n’est pas un livre dicté. C’est un livre inspiré, c’est-à-dire qu’il y a une inspiration divine chez les prophètes, qui témoignent de ce qu’ils ont vécu et de la manière dont ils perçoivent ce que sont Dieu et son alliance avec les hommes. Pourquoi est-ce que les productions de l’intelligence artificielle ne pourraient pas être un nouveau vecteur d’inspiration ? En tant que théologien, j’attends de l’intelligence artificielle générative de nouvelles corrélations entre les idées, de nouvelles sources d’inspiration, pourquoi pas de nouvelles propositions philosophiques. Dieu a de nouveaux moyens de s’exprimer. Mais en contrepartie, bien sûr, l’homme a de nouveaux moyens de s’opposer à l’aboutissement du plan de salut de Dieu pour l’humanité. Il y a de nouveaux risques. Mais pourquoi opposer intelligence machinique et intelligence humaine ? Finalement, ça n’est qu’une voie cosmique qui concerne le salut de toute la Création… et qui est affirmée dans l’Épître aux Romains, au chapitre 8 : « C’est toute la Création qui aspire au salut. » Donc la Création, ce n’est pas seulement la Création des objets biologiques, mais aussi les objets artificiels, y compris les machines.





