S’il y a un écrivain à qui le qualificatif de « prophète » correspond à merveille, c’est bien Jean Raspail. Le mot le faisait rire. Prophète ? Disons qu’il lui était arrivé de voir des choses à un moment où personne ne voulait les voir, ce qui est une définition acceptable du prophète dans sa version profane. Quand on pense au Raspail-prophète, on pense bien sûr au Camp des saints, cette magnifique allégorie publiée en janvier 1973, trois ans avant la loi de regroupement familial, à une époque où l’immigration de travail était certes déjà présente en France mais où affirmer qu’elle menaçait de changer en profondeur le visage du pays avait de quoi vous faire passer pour un paranoïaque.
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Ce n’est pas parce qu’il a pris la démographie au sérieux que Raspail peut être qualifié de prophète mais parce qu’il a compris qu’un virus avait inoculé l’âme occidentale et que ce virus, qu’il appelait « humanitaire », ne nous permettrait plus de lutter contre cette démographie. Le Camp des saints est un grand roman moral, une formidable radioscopie de la société française d’après-guerre, rongée par la culpabilité et un désir plus ou moins virulent d’évaporation.
C’est un roman atypique dans l’œuvre de Raspail, le plus politique bien sûr, le plus sombre peut-être, même si étrangement il est « presque joyeux dans sa détresse », comme le confessait l’auteur lui-même. Foutu pour foutu, c’est avec bonne humeur que le petit quarteron de rebelles perché sur les hauteurs d’un village, dans le Var, à la fin du livre, acte la fin de la civilisation en dégommant quelques migrants par pure espièglerie.
L’histoire est d’une simplicité biblique. Une nuit, cent na- vires chargés d’un million d’Hindous viennent échouer sur la Côte d’Azur dans l’idée bien arrêtée de s’installer dans le paradis des Blancs, provoquant le chaos, l’exil des habi- tants du Midi, l’insurrection par solidarité des travailleurs immigrés, et finalement la transformation brutale de la France en un pays où cohabitent plusieurs peuples, au détri- ment du peuple historique. On l’a dit, c’est une allégorie, la survenue en vingt-quatre heures d’un phénomène qui dans les faits s’est étalé sur plusieurs décennies.
Foutu pour foutu, c’est avec bonne humeur que le petit quarteron de rebelles perché sur les hauteurs d’un village, dans le Var, à la fin du livre, acte la fin de la civilisation en dégommant quelques migrants par pure espièglerie.
Mais ce qui intéresse surtout le romancier, c’est la réaction du pays lorsque cette flotte se met en branle vers l’Europe depuis Calcutta, une flotte biblique là encore, conduite par un enfant-monstre avec des moignons en guise de bras, juché sur les épaules d’un géant coprophage, et un million de crève-la-faim faisant des boulets de leurs excréments et les laissant sécher pour s’en servir de combustible et cuire leur riz. Une flotte qui pue la merde à 100 km à la ronde !
Soigneusement démoralisée, l’opinion conduite par les éditorialistes et les curés se prend pourtant de pitié pour ces miséreux en haillons qui les haïssent, et envers qui ils se convainquent bientôt d’avoir contracté un devoir moral. Dans les écoles, les enfants font des dessins à la gloire de l’accueil, les professeurs enseignent l’amour de l’Autre, les slogans fleurissent (« Nous sommes tous des hommes du Gange » !), les journaux exaltent la fraternité humaine ; les rares hommes politiques déterminés à agir, dont le président de la République qui rêve de les couler, sont réduits à l’impuissance.
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Et, vrai, la justesse de ce délire humanitaire est troublante pour qui se souvient de nos voisins allemands et leurs petites pancartes « Willkomen » en 2015, quelques mois avant le nouvel an de Cologne. Petite consolation pour le lecteur, les « collabos » ayant réclamé à grandes tirades larmoyantes la venue de l’envahisseur seront aussi les tout premiers à tomber. Mais consolation bien maigre, car ce que nous décrit minutieusement Raspail n’est rien d’autre qu’un suicide : le nôtre.





