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Jeff Koons : Plaisir d’offrir, joie de décevoir

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Publié le

23 novembre 2019

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Après trois années de controverses, Tulips, la simpliste et clinquante création de Jeff Koons, a rejoint un emplacement définitif derrière le Petit Palais, à Paris. L’insignifiance de cette énorme sculpture amène à s’interroger sur les motivations des protagonistes du projet.

 

 

Il faut reconnaître une forme de génie au fonctionnaire de la ville de Paris qui a trouvé où caser les quarante-quatre tonnes de quincaillerie de Jeff Koons intitulées Tulips. Cette sculpture est, en effet, désormais implantée dans un jardin peu fréquenté, adossé aux voies routières du cours La-Reine, bien en retrait des Champs-Élysées. De hauts arbres la cachent opportunément. Le prodige est qu’elle est placée en un lieu prestigieux au centre de Paris, qu’on peut y aller à pied depuis la Fiac ou l’ambassade des États-Unis et que, en même temps, elle gêne ici moins qu’en aucun autre endroit.

 

UN TOLLÉ IMMEDIAT

Lorsqu’en 2016, la maire de Paris, Anne Hidalgo, déclare son émotion à accepter le « cadeau » de Jeff et de l’ambassade des États-Unis, c’est un tollé immédiat, relayé dans divers milieux, à droite comme à gauche. D’abord, l’intention de l’artiste de rendre hommage aux victimes du Bataclan apparaît vite fallacieuse, voire de mauvais goût. En effet, Jeff Koons, avec ces tulipes, recycle un thème qu’il a déjà décliné en d’autres occasions. En outre, il n’envisage nullement que sa sculpture soit placée dans un lieu en rapport avec les attentats. Il exige au contraire qu’elle soit érigée juste devant le musée d’Art moderne de la ville de Paris.

Cela rend fous furieux une bonne partie des artistes français qui se sentent doublés par l’audacieux Jeff. Il y a des pétitions, des tribunes, on exige un concours ouvert, avec appel d’offres dans les règles.

Les musées français n’ont aucune œuvre de cet « immense plasticien », exception faite d’une acquisition minime à Bordeaux. En entendant placer cette pièce monumentale devant le principal musée d’Art moderne français, Jeff Koons se désigne luimême comme l’artiste majeur de notre temps. Cela rend fous furieux une bonne partie des artistes français qui se sentent doublés par l’audacieux Jeff. Il y a des pétitions, des tribunes, on exige un concours ouvert, avec appel d’offres dans les règles. Finalement, l’emplacement devant le musée d’Art moderne est écarté, vidant probablement le projet d’une part de son intérêt pour les « mécènes ».

 

Lire aussi : L’impromptu de Jeener

 

Quelles sont, en effet, les motivations réelles de ces « mécènes » ? Si l’on en croit ceux qui communiquent en leur nom, il n’est question que de passion pour l’art. On ne peut exclure que cela compte pour certains. Cependant, le placement d’un artiste dans un musée accroît de façon décisive sa notoriété et sa légitimité. Sa cote grimpe, surtout s’il s’agit d’un grand musée et d’une place d’honneur. En finançant le projet, les « mécènes » contribuent tout simplement à valoriser leur collection. C’est un investissement rationnel, d’autant plus qu’il donne droit à 60 % de crédit d’impôt en France et à 100 % de déduction du revenu imposable aux États-Unis.

 

UNE COTE EN CHUTE LIBRE

Cette opération intervient dans un contexte où la cote de Jeff Koons est en chute libre et a grand besoin d’être soutenue. Selon ArtPrice, elle a diminué de moitié depuis 2015. En outre, on sait qu’il a procédé à de drastiques licenciements collectifs dans son usine-atelier. On assiste donc, semble-t-il, à une opération : « Il faut sauver le soldat Koons ». Les collectionneurs concernés mettent la main à la poche pour soutenir leurs placements.

Le plus étonnant est d’apprendre que l’ex-ambassadrice des États-Unis, Jane Hartley, personnalité à l’origine du projet, a agi à la fois en tant qu’ambassadrice et à titre privé.

Tenue secrète jusque-là, la liste des principaux bienfaiteurs est rendue publique le 4 octobre dernier, à l’occasion de l’inauguration des fameuses « Tulips ». On y trouve sans surprise une brochette d’industries du luxe et de banques d’affaires ayant pour la plupart des stratégies d’investissement en art contemporain. C’est le cas typiquement de LVMH qui abrite dans ses collections un certain nombre des coûteuses babioles de Jeff Koons. Le plus étonnant est d’apprendre que l’ex-ambassadrice des États-Unis, Jane Hartley, personnalité à l’origine du projet, a agi à la fois en tant qu’ambassadrice et à titre privé. En effet, cette femme d’affaires exerce avec son mari des activités de banque d’affaires et de conseil en investissement. Elle est l’un des principaux opérateurs du financement de la campagne de Barack Obama. Ses interventions financières incluent des gammes « philanthropiques », notamment en art contemporain, et c’est dans ce cadre qu’elle participe au tour de table ayant pour but de soutenir Jeff Koons.

 

LES STARS ET LEUR OMBRE

Le discours d’inauguration prononcé par Anne Hidalgo est disponible sur Internet. Il mérite d’être écouté. Il n’y est question que d’amitié, d’amour et d’émotion. Jeff est « un grand, très grand artiste, très célèbre ». La maire n’élude pas l’existence de nombreuses controverses : au contraire, elle aime les rappeler ! Les grands artistes dérangent, c’est bien connu ! Jeff dérange beaucoup : c’est le signe qu’on a affaire à un grand-très-grand artiste. Quant à elle, en tant que maire de Paris, elle aurait pu se rendre lâchement aux objections. Mais justement, le fait de n’avoir rien cédé apporte, s’il en était besoin, la preuve de tout son courage.

Jadis capitale des arts, Paris semble désormais plutôt assigné à un destin de capitale des sports.

Au-delà des happy few et de leurs koonsries multicolores, la situation des arts à Paris n’est cependant guère brillante. Pour ce qui est des arts anciens et du patrimoine, il suffit de jeter un coup d’œil à l’arrière-plan des fameuses Tulips : les corniches du pont Alexandre III et nombre de sculptures du Grand Palais sont délabrées, déposées ou placées sous filet. Quant aux artistes vivants, ils sont de plus en plus délaissés par leur ville. Jadis capitale des arts, Paris semble désormais plutôt assigné à un destin de capitale des sports. La mairie réduit chaque année son soutien aux associations d’artistes qui doivent payer au prix fort l’accès à leurs lieux d’exposition historiques et s’entasser ou renoncer. La réalité est que derrière les paillettes et les inaugurations festives, le patrimoine s’érode et les artistes s’enfoncent dans la misère et l’oubli.

 

Pierre Lamalattie

 

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