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Sondeur réputé, mais aussi esprit fin et analyste averti des tectoniques politiques françaises, Jérôme Sainte-Marie poursuit dans Bloc contre bloc une réflexion au long cours sur l’essor des populismes et leur confrontation violente avec le camp élitaire. Entretien.
Vous vous inspirez de l’une des plus fines analyses politico-économiques de Marx, dans Le 18 Brumaire, dont vous montrez les échos contemporains. Quels sont-ils ?
Lorsqu’il écrit cet ouvrage, Karl Marx confronte ses théories historiques avec l’actualité des années 1848-51. Il essaie de prouver que le déroulé des événements, entre la Révolution de février et le coup d’État de Louis Bonaparte, s’explique par le jeu des classes sociales, dans un contexte institutionnel précis. Cela ne fonctionne pas toujours parfaitement, un auteur comme Raymond Aron en a fait une critique également passionnante, mais pourtant la méthode me paraît excellente. Il n’y a pas que des individus ou des catégories INSEE, mais bien cette chose que l’on appelle depuis longtemps, les auteurs libéraux avant Marx d’ailleurs, des classes sociales. Aussi, pour éclairer le sens de la période exceptionnellement intéressante que connaît la France depuis trois ans, m’a-t-il paru intéressant de m’inspirer de ce petit chef d’œuvre d’analyse politique.
Le point de départ de mon travail réside non pas dans la littérature marxiste, je vous rassure, mais dans une observation prosaïque des études électorales et des études d’opinion. Depuis la campagne présidentielle de 2017, et de manière accrue au gré des crises traversées par le pays, du moins jusqu’à l’actuelle pandémie, deux groupes se singularisent par leur soutien à Emmanuel Macron et à sa politique : les cadres supérieurs, secteurs privé et public mêlés, et les retraités. De manière plus générale, le choix des électeurs n’a jamais été, depuis que j’observe l’opinion publique, c’est-à-dire une trentaine d’années, autant corrélé à leur condition sociale.
Le choix des électeurs n’a jamais été, depuis que j’observe l’opinion publique, c’est-à-dire une trentaine d’années, autant corrélé à leur condition sociale.
Plus on dispose d’un revenu élevé, plus on adhère au macronisme. Les élections européennes ont été éloquentes à ce sujet, mais c’était déjà le cas dès le premier tour de la présidentielle, malgré la concurrence exercée par François Fillon. D’une autre manière, la crise des Gilets jaunes a été une occasion extraordinaire pour observer ce phénomène. En face, la contestation, avec des exceptions notables sur des questions morales j’en conviens, s’exprime avant tout sur le terrain social, avec l’entrée sur scène, pour la première fois depuis des décennies, des travailleurs pauvres du secteur privé, salariés et indépendants mêlés. Les régularités statistiques que j’observe n’empêchent évidemment pas que nombre d’individus échappent à ce déterminisme, mais sur la masse de l’opinion, celui-ci est incontestable. Il est d’ailleurs plaisant de voir les efforts de nombreux sociologues ou commentateurs bien disposés à l’égard du pouvoir actuel pour nier cette triviale réalité du macronisme.
Puisqu’on est obligé de raisonner maintenant dans ce cadre, l’épidémie a-t-elle conforté votre analyse de la dynamique de ces blocs, et comment ?
Disons un mot sur cette notion de bloc. Dire que le vote est corrélé à la condition sociale n’est pas suffisant pour comprendre ce qui se joue. Il faut prendre la mesure de l’ébranlement du clivage gauche-droite, qui a permis le second tour entre Emmanuel Macron et Marine Le Pen en 2017. Désormais, la vie politique ressemble aux référendums sur l’Europe de 1992 et 2005. On assiste sur à peu près tous les sujets à un affrontement binaire, et perpendiculaire à l’ancien clivage. Dans les deux camps, il y a d’anciens cadres politiques et surtout électeurs de la gauche et de la droite. Toute l’intelligence de l’entreprise macroniste est là : comprendre qu’il était désormais possible et sans doute nécessaire d’opérer une triple réconciliation : celle du libéralisme culturel et économique, celle de la gauche et de la droite dites « de gouvernement », celle de la bourgeoisie enfin, pour le dire en termes parlants. À partir d’un noyau dur, l’élite sociale réelle, disons la haute fonction publique et des principaux dirigeants du capitalisme français, celle qui s’est mise en scène dans la Commission Attali, par exemple, un ensemble électoral conséquent s’est mis en place, les cadres aspirant à rejoindre cette élite et lui étant organiquement soumis, et une bonne part des retraités considérant que la défense de leur épargne, de leur patrimoine et surtout de leurs pensions passant par une délégation de leur pouvoir politique à l’élite réelle incarnée idéalement dans l’être macronien.
Ce qui peut se produire, cependant, est une terrible colère de classes moyennes, indépendants ou cadres moyens, appauvris voire ruinés par les conséquences économiques de cette crise.
Cela ressemble fort à ce qu’Antonio Gramsci a décrit pour l’Italie de son temps sous le nom de « bloc historique », c’est à dire un ensemble social hétérogène aux intérêts durablement convergents, cimenté par une idéologie commune et dirigé par une fraction opérationnelle. Est-ce que la pandémie met cela en cause ? Je n’en suis pas sûr, à lire les dernières études d’opinion. La base de l’exécutif reste à peu près inchangée, et selon le dernier sondage du Cevipof, le confinement rend encore plus apparentes les lignes de fractures anciennes. Ce qui peut se produire, cependant, est une terrible colère de classes moyennes, indépendants ou cadres moyens, appauvris voire ruinés par les conséquences économiques de cette crise, et qui basculerait d’une certaine bienveillance pour le pouvoir à une franche détestation.
Lire aussi : Relocaliser en France, est-ce possible ?
Si l’on vous suit, le moteur principal de la lutte politique en France aujourd’hui est matérialiste. N’y a-t-il pas d’autres facteurs qui entreraient en compte dans les consciences de classe, plus symboliques, plus identitaires ?
Pour l’essentiel, en notre période, les positionnements politiques sont immédiatement déductibles des situations sociales. Il existe des nuances, qui permettent de ne pas se limiter à une opposition entre « France d’en haut » et « France d’en bas ». Ainsi, l’électorat de ce qui reste de la gauche, et à laquelle se rattache désormais et à ses dépens la France Insoumise, est très largement composé de gens dont l’existence sociale est tributaire de la dépense publique. Il y a également le lien national, culturel, religieux, civilisationnel qui joue.
Il n’y a pas d’opposition entre un discours patriotique et un discours matérialiste, la nation étant l’espace privilégié du partage des richesses.
J’essaierai d’être nuancé sur ce point. En premier lieu, la dimension spirituelle joue peu, comme on l’a vu lors des dernières élections européennes : combien de personnes attachées à des conceptions traditionnelles de la famille et de la patrie ont voté pour la liste Loiseau, toute progressiste et européiste qu’elle ait été, afin de défendre leurs intérêts et d’exprimer leur détestation de la contestation plébéienne des Gilets jaunes ? Si on regarde la carte électorale, notamment dans les beaux quartiers et la banlieue Ouest de Paris, beaucoup, semble-t-il. Pourtant, cette dimension est essentielle, car la conquête du pouvoir ne peut se faire sur une simple collection d’intérêts. Précisons enfin qu’il n’y a pas d’opposition entre un discours patriotique et un discours matérialiste, la nation étant l’espace privilégié du partage des richesses, et, pour parler comme Jean-Claude Michéa, du don et du contre-don – la reconnaissance s’appelant précisément le patriotisme.
Marine Le Pen peut-elle vraiment prendre la tête du bloc populaire contre le bloc élitaire de Macron ?
La dernière enquête de l’IFOP sur la prochaine élection présidentielle indique qu’un ouvrier ou qu’un employé sur deux voterait pour Marine Le Pen dès le premier tour, au lieu de 37% en 2017. La polarisation sociale née de l’effondrement du clivage gauche-droite la renforce. De fait, un bloc populaire émerge autour des valeurs souverainistes, avec comme noyau dur les travailleurs modestes du privé, et comme leader politique le Rassemblement national. D’une certaine manière, la France insoumise aurait pu prétendre à ce rôle, mais son gauchisme culturel l’a disqualifiée auprès des catégories populaires. Sans cette base populaire, la victoire lepéniste contre Emmanuel Macron, ou un autre, est exclue. Réduite à celle-ci, elle n’est pas non plus possible.
Les exemples étrangers proches (Hongrie, Italie, etc.) ne dessinent-ils pas au contraire une nouvelle alliance des droites plutôt que la surrection d’un bloc populaire ou populiste ?
Les analyses comparatives en politique sont fécondes, mais elles ont leur limite. Le niveau de l’État social n’est pas du tout homogène en Europe, par exemple. Ou encore, en Grande-Bretagne les retraités ont voté pour le Brexit alors qu’en France ils constituent la base de notre attachement à l’Europe. Je demeure très réservé sur la résurrection d’un clivage gauche-droite délaissé par les électeurs, et dont la substance me paraît pour le moins incertaine.
Je demeure très réservé sur la résurrection d’un clivage gauche-droite délaissé par les électeurs.
Je ne vois guère dans les grandes épreuves du moment où ces notions de gauche et de droite ont été pertinentes. Une nouvelle fois, la base a été plus clairvoyante que le sommet, et les électeurs ont montré la voie. Il faut simplement être attentif aux proportions et ne pas prendre l’indispensable marge supplémentaire pour le socle électoral.

Bloc contre bloc
Jérôme Sainte-Marie
Ed. du Cerf
288 p. – 18 €
Propos recueillis par Jacques de Guillebon
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