Alors que beaucoup la croyaient à jamais disparue, fauchée par le désenchantement du monde, la foi chrétienne amorce un retour chez la jeune génération. Même les sceptiques reconnaîtront que la question religieuse est de nouveau l’objet d’un dynamisme intellectuel inédit depuis des années, particulièrement dans le monde anglo-saxon. Deux essais parus fin 2024 et traduits en français, sous la plume du psychologue canadien Jordan Peterson et du journaliste américain Rod Dreher, expriment de manière opposée un même constat : la foi est un besoin impérieux de l’Homme, et un monde sans Dieu est impossible.
Depuis que nous avons cessé de croire aux anges et aux démons, nous croyons aux ovnis, aux religions new age et aux délires psychédéliques
Sensation sur YouTube qui a conduit d’innombrables jeunes vers le christianisme, le psychologue Jordan Peterson est désormais un incontournable du débat occidental. Après deux livres assez légers de style développement personnel, il aborde dans Nous qui luttons avec Dieu les grandes histoires de l’Ancien Testament, en particulier la Genèse et l’Exode. Fait notable, Peterson élude la question de sa propre foi tout au long de l’ouvrage, car à ses yeux, la véracité au sens littéral du contenu de la Bible est sans importance. Son texte entier adopte une approche inductive, celle d’un « chrétien culturel » qui juge l’arbre à ses fruits : les histoires contenues dans la Bible sont les fondements de notre civilisation, la plus paisible, prospère et accomplie de toute l’humanité. Cela lui suffit pour affirmer qu’il faut les connaître, sinon s’en inspirer, pour mener une vie accomplie.
Dans une époque largement déchristianisée, cette approche n’est pas sans pertinence. Aux athées militants comme Richard Dawkins, tentés d’infirmer l’ensemble du récit chrétien parce qu’ils n’en croient pas les miracles, Peterson réplique que l’on ne peut faire l’impasse sur la question de Dieu et des « principes premiers » qui nous gouvernent. Si ce n’est pas le Dieu de la Bible, alors ce seront les idoles du totalitarisme, du nihilisme, de l’hédonisme ou de la technique qui guideront nos actions, pour le pire. Il invite donc le lecteur à se pencher de nouveau sur les récits d’Adam et Ève, de Caïn et Abel, de la tour de Babel et de Moïse, pour illuminer notre monde à la lumière des principes éternels. D’une certaine manière, Jordan Peterson propose un nouveau pari pascalien : il n’est pas convaincu de la véracité littérale de la Bible, mais voit bien que les alternatives sont infiniment pires.
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Auteur du Pari bénédictin, Rod Dreher rejette quant à lui cette approche rationaliste dans Comment retrouver le goût de Dieu dans un monde qui l’a chassé. À ses yeux, la crise de sens qui afflige l’Occident est aussi une crise du sacré, du mystique, dont l’être humain ne saurait se passer. Depuis que nous avons cessé de croire aux anges et aux démons, nous croyons aux ovnis, aux religions new age et aux délires psychédéliques. Plutôt que de sombrer dans cet « enchantement obscur », Dreher appelle à renouer avec la prière et le mysticisme chrétien, particulièrement sa branche orthodoxe à laquelle il s’est converti, pour canaliser positivement ce besoin fondamental.
Reconnaissons à Dreher le courage qui est le sien : parler sérieusement de miracles et de démons au XXIe siècle n’est pas chose aisée. Cependant, tout comme Peterson élude la question du mysticisme, il se soustrait lui-même à celle de la Bible, dont le texte est à peine mentionné. Dans les deux cas, le lecteur agnostique restera sans doute un peu sceptique, même s’il partage leur constat commun : la déchristianisation laisse un trou béant dans notre compréhension du monde, et ouvre la porte à des dérives bien pires que celles que l’on prête à l’Église. On lui conseillera donc de lire ces deux essais ensemble, car les crises du sens et du sacré ne peuvent être surmontées séparément. Peut-être concluera-t-il que Dieu n’est pas mort, ou que notre civilisation ne peut se permettre d’admettre sa mort. Aussi incomplet soit-il, ce constat porte en lui les germes d’un futur réenchantement.







