Il est un élément de mobilier qui semble avoir compris que l’homme, même lorsqu’il prie, finit par avoir mal aux jambes…
Dans les stalles qui bordent le chœur des églises médiévales, chanoines et religieux prennent place pour chanter les heures, de matines à complies, selon le rythme immuable de l’office. Mais certaines parties doivent être suivies debout, et les offices sont longs. L’assise de la stalle peut alors se relever et dévoiler, sous son revers, une petite console de bois : suffisamment étroite pour que l’homme paraisse toujours debout, suffisamment saillante pour qu’il puisse discrètement s’y appuyer.
On lui donna un nom admirable : misericordia, la miséricorde.Comme si, entre la règle et le corps qui peine à l’observer, quelques centimètres de chêne avaient été chargés de négocier.
Le Moyen Âge aurait pu s’en tenir à cet ingénieux expédient. Il en fit une œuvre d’art. Cachées sous les sièges, invisibles lorsque les stalles sont occupées, les miséricordes deviennent l’un des territoires les plus libres de la sculpture gothique. Le monde entier vient s’y loger : feuillages et animaux, monstres et métiers, proverbes, scènes de taverne, querelles domestiques, grimaces et parfois même quelques inconvenances que l’on s’étonne aujourd’hui de découvrir sous les séants des chanoines !
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Ce peuple sculpté n’est pourtant pas entré dans l’église par inadvertance. À quelques mètres des saints immobiles des portails et des figures solennelles du sanctuaire, le bois des stalles accueille l’homme tel qu’il est : laborieux, gourmand, querelleur, ridicule quelquefois. Le sacré médiéval n’ignorait pas la triviale misère de notre incarnation : il savait simplement où la mettre.
Et ces images avaient un privilège rare : elles n’étaient pas destinées à être vues de tous. Dissimulées lorsque le siège était abaissé, elles appartenaient d’abord à ceux qui vivaient quotidiennement dans le chœur. Cette liberté cachée explique peut-être l’inventivité avec laquelle les huchiers-sculpteurs y ont condensé tout un petit théâtre du monde.
La sculpture y est d’autant plus savante qu’elle doit obéir à l’usage. Taillée dans le chêne, la miséricorde doit porter le poids d’un homme tout en se dissimulant sous une assise mobile. Le sculpteur profite de cette contrainte : la saillie devient tête, feuillage, animal ou personnage ; ce qui soutient le corps nourrit aussi l’imaginaire.
Il reste enfin ce mot, peut-être plus beau encore que l’objet. Car on aurait pu parler d’appui, de console ou de siège. On choisit la miséricorde. Le meuble ne supprime pas la règle ; il en adoucit seulement l’exercice. Il ne commande pas de s’asseoir ; il permet de ne pas tomber.
Et c’est peut-être pourquoi cette petite pièce de bois cachée sous une stalle dit quelque chose de profondément universel : la règle peut être haute sans oublier que l’homme est faible. Il fallait simplement qu’au milieu du chœur, quelqu’un eût la miséricorde de lui ménager un appui.




