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La renaissance des arts de la table : les beaux repas

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Publié le

4 novembre 2024

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Face à l’avalanche de vulgarité et de violence, il serait bon que revienne un peu de civilité dans nos rapports. Commençons donc par l’heure du repas, commençons par recevoir dans un environnement esthétique. C’est tout l’esprit des arts de la table, aujourd’hui ranimé par de jeunes entrepreneurs français.

« Rome ne s’est pas faite en un jour. » On pourrait répondre aussi à la maxime populaire que « Rome ne s’est pas écroulée en un jour ». La liste des empereurs dégénérés, tombés dans les poubelles de l’histoire, est interminable. Il y eut parfois jusqu’à six empereurs à la fois pour gouverner l’Empire romain. Mais qu’importe ! Personne ne s’en soucie aujourd’hui. Car le déclin comme la grandeur s’effectue par petites touches. Les civilisations sont grignotées crescendo, comme les falaises par les rouleaux de la mer. Dans le fond, ce sont les détails qui comptent. Ce sont eux qu’il faut identifier pour saisir la courbe de l’inexorable déclin.

N’avez-vous jamais remarqué ces gens éplorés, aux obsèques d’un être cher, vêtus de jeans crasseux et de baskets exténuées ? Et ceux qui viennent à la cérémonie en short, si le défunt a eu la curieuse idée de mourir au mois d’août. L’effondrement de la politesse, de la civilité, de l’éducation sont les symptômes d’un avachissement généralisé. Le rythme trépidant de la modernité fait table rase des coutumes du passé. « Table rase », voilà l’expression qui convient. Car sur nos tables, disparaît aussi la civilité. L’élégance des objets d’antan est remplacée par la vulgarité des packagings industriels. Les choses se résument à leur essence usuelle, il n’y a plus de transcendance.

Doit-on le regretter ? Peut-on jouir des bienfaits de la modernité sans sacrifier quelques reliques du passé ? Et parmi ces reliques, le temps consacré à cuisiner. Il n’a cessé de se réduire dans tout l’Occident. On doit se faire à l’idée : nous n’avons plus le temps de mijoter des petits plats. Finis la blanquette de veau et le pot-au-feu ! Place au travail, à l’enfant-roi et aux écrans. On ne peut pas écosser les haricots et passer cinq heures par jour devant l’écran de son téléphone portable. Regarder ou cuisiner, il faut choisir ! En moyenne, les Français passeraient au cours de leur vie 14 ans et 310 jours devant les écrans.

Depuis cinquante ans, les habitudes alimentaires évoluent vers une simplification des repas. Nous sommes de plus en plus centrés sur le plat principal

Depuis cinquante ans, les habitudes alimentaires évoluent vers une simplification des repas. Nous sommes de plus en plus centrés sur le plat principal : plateau de fromages et desserts disparaissent. La durée du repas se réduit à 2 h 13 en moyenne pour les trois repas. Mais ne nous désolons pas outre mesure car le Français demeure en tête du classement devant l’Italien (2 h 07), le Coréen (1 h 45), l’Allemand (1 h 35), et le bon dernier du classement l’Américain (1 h 02). Dans le cas de ce dernier, inutile de démontrer le rapport entre alimentation rapide et obésité.

Nous négligeons de plus en plus l’esthétisme de nos tables parce que nous passons peu de temps à table. Peu et bien souvent de plus en plus seul. Les grandes tablées d’autrefois réunissaient les familles nombreuses. Depuis cinq décennies, la taille des ménages a considérablement diminué en raison de la baisse de la natalité et de l’augmentation des divorces. En 2020, 37 % des foyers étaient composés d’une seule personne, 32 % de deux et seulement 5 % de 5 personnes ou plus.

Retrouver l’esprit de famille par le biais des arts de la table, telle est la mission de Foucaud de Gaulmyn. Après quelques années d’errance dans le secteur bancaire, il décide de créer sa marque : « Ours Blanc Paris ». Épaulé par son associé Mayeul Bourillon, il produit aujourd’hui une gamme d’assiettes destinées aux enfants et aux adultes.

Foucaud de Gaulmyn a reçu en héritage cette culture des arts de la table. Durant trois générations, sa famille a dirigé la fameuse cristallerie Baccarat. « Tous les dimanches, ma mère accordait beaucoup d’attention à la création de notre table. Elle choisissait avec soin les verres à vin du Rhin qui sont très hauts sur pied et très colorés. Elle réfléchissait pour savoir comment faire le centre de table, comment laccorder avec les verres et les couverts. J’ai été élevé dans le goût des belles choses, dans l’art de recevoir. »

Choisir de beaux objets pour décorer la table témoigne de l’intérêt que l’on porte aux autres. Foucaud de Golmyn a débuté par le commencement, c’est-à-dire par les produits phares des arts de la table : les assiettes. « Nous nous sommes inspirés de la vaisselle du dix-neuvième siècle : les assiettes parlantes. Ces dernières servaient de supports pour la propagande impériale ou pour raconter des histoires. Les grandes maisons de faïencerie ont produit de nombreuses assiettes décorées par les fables de la Fontaine ou les œuvres de Charles Perrault. »

Le concept est simple mais pour attirer le chaland, il faut le moderniser. Ours Blanc Paris fait appel à de jeunes illustratrices : Jeanne de Beauvoir et Clémence Gros. Des illustrations qui puissent plaire autant aux enfants par la vivacité des couleurs qu’aux adultes par la profusion des détails. Deux thèmes historiques sont développés : les grands explorateurs (Jacques Cartier, Fernand de Magellan, Marco Polo, Christophe Colomb) et les grandes inventions (l’avion, l’automobile, la montgolfière, le vélo). Chaque illustration est accompagnée d’un texte.

Ce marché de niche trouve ses aficionados. Il existe une nouvelle génération qui veut se mettre à table pour sortir du virtuel. Depuis le sinistre Covid, cette génération hyperconnectée via les réseaux sociaux veut recréer du lien. Revenir aux valeurs de convivialité et d’élégance anime le travail de Paloma Morand-Monteil. En septembre 2021, elle crée avec son frère Mayeul, la marque « Alto Duo ». « Nous sommes issus d’une famille de vignerons,précise Paloma. Depuis l’enfance, nous habitons dans le Périgord, près de Bergerac. Nous avons vécu au contact de la vigne et de la forêt mais aussi des métiers de l’artisanat. Les valeurs de la campagne comme la convivialité ou l’accueil ont toujours beaucoup compté pour nous. »

La société Alto Duo en 2021 commercialise d’abord du mobilier (la fameuse lampe girafe). Un an plus tard, une large gamme dans les arts de la table voit le jour. Mayeul (le designer) conçoit les objets et Paloma s’occupe de la distribution et de la vente. Enfin pas tout à fait… car après une formation d’école de commerce, Paloma s’est aussi lancée dans la création. Elle réalise aujourd’hui toutes les impressions pour les nappes et les serviettes.

Paloma et Mayeul sont de sacrés bosseurs. Ils tiennent cela de leurs parents qui ont créé de toutes pièces leur vignoble. Le frère et la sœur vendent et produisent sur le site même du vignoble. « Nous avons un petit atelier de menuiserie qui nous permet de travailler le bois. Du bois que nous séchons sur place. »

Lorsque Paloma et Mayeul ont lancé Alto Duo, les remarques décourageantes n’ont pas manqué. « Les gens nous disaient à quel point c’était absurde de vendre des nappes ou des serviettes. Selon eux, les jeunes allaient en majorité au restaurant. Nous avons tenu bon car nous savions qu’une nouvelle génération souhaitait des objets design pour décorer leur intérieur. La majorité des acheteurs de nos porte-couteaux sont des trentenaires qui découvrent l’utilité d’un tel objet : c’est décoratif et cela évite de salir la nappe. »

Depuis le sinistre Covid, cette génération hyperconnectée via les réseaux sociaux veut recréer du lien

Les arts de la table furent inventés à la Renaissance. Les tables à manger furent dès lors ornées de fourchettes à trois dents, d’argenterie et de faïence fine. Depuis un siècle, ces objets sont de plus en plus standardisés. Échapper à la société technico-industrielle, c’est revenir à la poésie des formes. Charlotte Engrand dirige « Maison Roussot » à Nantes. « J’ai créé ma propre société pour remettre au goût du jour les objets que j’ai connus chez ma grand-mère : rond de serviette, bol et coquetier. »

Chez Maison Roussot, toutes les pièces sont faites à la main. Qu’elles soient en faïence, en grès ou en porcelaine, elles sont prises en main par une personne. « Toutes les décorations sont peintes à la main, explique Charlotte Engrand. Aucune pièce n’est identique. La personnalisation des pièces, c’est-à-dire le fait de pouvoir inscrire son prénom sur un bol ou un coquetier, représente 85 % de notre chiffre d’affaires. C’est le cadeau-type pour les mariages ou les naissances. »

La pensée aujourd’hui est devenue essentiellement calculante. La prédominance de la technologie a condamné l’homme au ras des pâquerettes. Il est grand temps de méditer la parole de l’élégance, il est grand temps de se tenir debout sur la terre.

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