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Le Coin du juriste : Consommez, consommez, il en restera toujours quelque chose

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Publié le

13 juin 2019

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Julie Graziani nous livre son analyse de la société de consommation. Et si la prédication de Karl Marx se vérifiait ? Les classes dominantes et dominées émergent de l’individualisme occidental.

 

Dans une note d’analyse rédigée pour la fondation Jean Jaurès (L’Adieu à la grande classe moyenne), Jérôme Fourquet révèle la fragmentation de la grande classe moyenne qui s’était constituée pendant les Trente Glorieuses. La première phase de la société de consommation avait égalisé les comportements d’achats et par conséquent uniformisé les styles de vie, aboutissant à la constitution d’un vaste ensemble social qui réunissait, selon le mot de Valéry Giscard d’Estaing, près de « deux Français sur trois ». 

Et voilà Marx qui marmonne : « Je vous l’avais bien dit ».

Aujourd’hui, cette classe sociale s’est distendue avec une queue de peloton qui décroche et ne parvient plus à acquitter son ticket d’entrée dans la classe moyenne, alors même qu’elle coche en apparence toutes les cases qui devraient lui permettre d’y accéder : travail, logement, formation. C’est le retour des classes laborieuses misérables, autrement dit, le retour du prolétariat. Et ce pourrait bien être le triomphe posthume des prédictions marxistes selon lesquelles le capitalisme aboutira à la formation d’une société polarisée autour de deux classes, celle des nantis et celle des dépourvus. La formation puis le maintien d’une classe moyenne élargie apportait un démenti in concreto à cet oracle et ruinait du même coup le raisonnement qui le sous-tendait.

 

Marx finira-t-il par avoir raison ?

Peut-être mais pour d’autres raisons que celles qu’il avait imaginées. Ce n’est pas l’accumulation des richesses aux mains des mêmes familles de capitalistes qui était à redouter, les aléas économiques se chargeant toujours de redistribuer les cartes (ainsi de l’économie digitale qui a torpillé en moins de dix ans des positions acquises et fait émerger de nouvelles entreprises). Ce qu’il fallait craindre, c’est l’accumulation des désirs, véritable facteur de cette nouvelle phase d’appauvrissement dans laquelle nos sociétés sont entrées.

 

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La société de consommation carbure à la satisfaction du désir ; c’est sa raison d’être, sa logique intrinsèque, le cœur de son réacteur. Dans son premier mouvement, où les désirs coïncident avec les besoins, elle induit effectivement une progression du niveau de vie et une homogénéisation des habitudes : c’est la grande époque de l’équipement du foyer et de l’accès aux loisirs. Mais, pour que la machine ne ralentisse pas, une fois satisfaits ces besoins communs, il faut susciter de nouvelles envies.

 

La première phase, celle de la massification des produits, était destinée à convertir rapidement la population aux bénéfices du nouveau système. « Qui voudra du communisme dans une société d’abondance ? » s’interrogeaient les transfuges de l’URSS en feuilletant les pages d’un catalogue Walmart. Ce n’était qu’un leurre. La société de consommation a compris que le désir s’entretient à force de variété et de vanité : elle invente donc la segmentation de l’offre et le rehaussement permanent des standards. Jérôme Fourquet décrit excellemment le fait que la réussite matérielle est désormais fonction de marqueurs qui sont devenus excluants (la maison décorée comme dans une émission de Stéphane Plaza, les vêtements de marque pour les enfants), alors qu’ils étaient auparavant inclusifs (la machine à laver, les vacances au camping).

 

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C’est ainsi que, sur le temps long, la société de consommation ne peut que creuser les inégalités, puisqu’elle tire son énergie du déséquilibre toujours à renouveler entre la frustration et la satisfaction des désirs. Cette logique est de surcroît renforcée par deux de ses adjuvants naturels : l’individualisme qui découle de ce que chacun est encouragé à suivre ses penchants, car c’est le déclencheur le plus efficace de l’acte d’acquisition, et l’inversion des valeurs où le futile devient le plus important (« Si tu n’as pas de Rolex à 50 ans, tu as raté ta vie »).

 

La société de consommation a donc entrepris son lent travail de digestion d’une classe moyenne qui a été pendant 60 ans le meilleur paravent de sa logique inégalitaire. Et voilà Marx qui marmonne : « Je vous l’avais bien dit ».

 

Julie Graziani

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