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Une bande dessinée retrace la vie de Louis-Ferdinand Céline, le grand génie vaincu cultivant sa fureur.
Je ne connais pas grand-chose à l’univers de la bande dessinée mais je l’imagine particulièrement attaché à explorer les mondes parallèles, la féerie, le surnaturel et la fantaisie décomplexée, créant des monstres et des lutins pour faire rêver ou terrifier les petits enfants, et désormais les adultes puisque cet art a depuis longtemps quitté son public d’origine pour en conquérir un plus large. Les amateurs diront : en voilà un rigolo, on lui confie une bédé réaliste à chroniquer et il part dans la fantasy.
C’est pourtant une nouvelle figure de monstre mythologique que nous livrent Jean Dufaux pour le texte, et Jacques Terpant pour le dessin dans cette étonnante biographie dessinée de Céline : une créature légendaire qui erre dans ses habits de clochard en maudissant les hommes et se croit victime d’un complot cosmique. Un prophète déchu, tragique et grandiose, mais aussi grotesque et ridicule ; un personnage on ne peut plus célinien. Le 1er juillet 1951, après 6 ans d’exil, une condamnation à mort et onze mois de prison au Danemark dans l’attente de son exécution, c’est un Céline brisé qui rentre en France accompagné de Lucette, Bébert et quelques chiens-loups abandonnés par les Allemands qu’il a recueillis à Klarskovgaard. La famille s’installe dans la fameuse maison de Meudon où le docteur pose sa plaque et où Lucette propose ses cours de danse.
Une créature légendaire qui erre dans ses habits de clochard en maudissant les hommes et se croit victime d’un complot cosmique.
C’est là que l’attrapent Dufaux et Terpant, dans son jus, parmi ses papiers accrochés sur des fils avec des pinces à linges, en compagnie de son fameux perroquet immortalisé par l’entretien filmé avec André Parinaud de 1958, puis par celui de Louis Pauwels en 1961, perdu dans ses délires qui donnent lieu à autant de flash-back : la première guerre bien sûr, Elisabeth Craig, la parution du Voyage au bout de la nuit et le bel homme dans le vent, la fuite apocalyptique dans une Allemagne en feu pour gagner le Danemark, etc. L’Occupation n’est traitée que par le biais du scandale que fit son ami le peintre Gen Paul à l’Ambassade d’Allemagne où, ivre, il se lança dans une imitation à charge d’Adolf Hitler qui plût moyennement à leurs hôtes. L’épisode pourtant si shakespearien de Sigmaringen est absent.
Quant aux dessins, ils sont bluffant et les céliniens fanatiques s’amuseront à retrouver les photos ayant servies de modèle à Terpant. Au final, c’est donc une évocation tout ce qu’il y a de crédible de la vie du monstre, et il faut saluer la témérité de nos auteurs, leur audace innocente qui les a fait foncer, et joindre à la louange un petit bémol : le cabotinage, peut-être un peu trop négligé. Céline était un délirant, c’est entendu. C’était aussi un grand calculateur qui passait son temps à mettre en scène son délire, à s’habiller en clodo pour recevoir les journalistes, à se raser la nuque tel un condamné un mort avant son passage dans l’émission « Lectures pour tous » en 1957, à se construire méthodiquement une image d’homme humilié et brisé par la bêtise des hommes, et telle était sa vengeance : regardez ce que vous avez fait du plus grand génie du XXe siècle ! Pas si fou, Céline, telle est en tout cas notre idée.
Un homme fasciné par les ballets et l’artifice et qui a fini par créer le sien propre : le ballet de la victime expiatoire qui prend sur lui tous les péchés du monde en jappant, le chien de Dieu, oui, ainsi que l’appelait Drieu La Rochelle, celui qui reçoit les coups de pied de très haut et en tire encore une marque d’élection.

LE CHIEN DE DIEU
par Jean Dufaux et Jacques Terpant
69 p. – 17 €
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