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Le pape à Paris : un nouvel espoir

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Publié le

13 octobre 2026

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C’est un oiseau ? C’est un avion ? Non, c’est le pape Léon XIV, et son passage en France aura laissé une trace indélébile. Portrait d’un fidèle en spectateur.
© Arthur de Watrigant

Tout le monde vous le dira : la foule, c’est pas mon truc. Les mouvements de masse, les grandes trémulations collectives, les messes dominicales augmentées à coups de beuglements de boy-scouts et de familles Benetton qui chantent à tue-tête, les paroisses moquettées comme des couloirs d’aéroport et les tropismes aviaires des foules pastorales, ce n’est pas vraiment la vision première que je me fais de la foi, ni de la piété. Pendant longtemps, j’ai méprisé ces rassemblements, que je tenais pour de l’idolâtrie. Pendant longtemps, faute de me coucher de bonne heure, j’ai cherché dans l’obscurité des monastères la flamme unique qui faisait vaciller mon cœur : celle d’un Christ inconnaissable – sinon dans les ténèbres et le recueillement. Je me sentais plus l’âme d’un Huysmans, le fonctionnaire qui se rêvait pèlerin, l’ancien martiniste séduit par les vapeurs d’encens, qui courait les messes de la capitale pour trouver celles qui se conformeraient le plus à ses tentations d’esthète. Pendant longtemps, j’ai tenu ma foi en laisse, animal charmant et fragile à qui on voudrait épargner toute présence hostile, à commencer par ces deux molosses aux dents gâtées : Athéisme et Nihilisme.

Alors bien sûr, on m’a traité de triste sire, de cénobite à la petite semaine, d’empêcheur de communier en rond – les affables « laïques » qui ont encadré mon parcours vers le baptême ont souvent jugé comminatoires mes emportements de mauvais coucheur, mon mépris ouvert pour la foi des cantinières. « N’oublie pas que les moellons véritables de l’Église, ce sont ses membres, ce ne sont pas ces vieilles pierres au sein desquelles tu te complais à promener ta foi solitaire, comme une chandelle que tu voudrais protéger des tempêtes », me disait quelqu’un – qui se reconnaîtra.

Ils ont sûrement raison, les bougres, mais que voulez-vous, c’est plus fort que moi : les foules bigarrées, les familles alignées en t-shirt jaune fluo, les parcours Alpha, les psalmodies qui transforment la vulgate en braillements new age sonorisés à coups de porte-voix, je voyais ça d’un œil encore circonspect, y compris ce samedi 26  septembre, lorsque Léon XIV a traversé les Champs-Élysées jusqu’à la place de la Concorde pour y donner une messe que tout le monde qualifiera d’historique. Dix-huit ans qu’un pape n’avait pas mis les pieds à Paris – ce n’est pas le pape François, pour qui l’Europe n’était qu’une vieille chose remplie de vieilles idées, qui aurait eu cette délicatesse.

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De loin, il faut bien dire qu’on aurait dit un festival de rock, surtout quand on s’approchait du Stade de France la veille, qui vit plus de 80 000 jeunes catholiques le prendre d’assaut. Concert géant, scénographie au parfum de Puy du Fou et feu d’artifice. Mais si toute bonne rockstar sait faire lever la foule, il n’y a bien que le pape pour la faire agenouiller et prier en silence. Le lendemain, samedi 26 septembre, des milliers de badauds font la queue le long des quais de Seine, entre le pont de la Concorde et le pont Alexandre III (on m’a attribué le secteur A – Sud, admettons). Les drapeaux ont été interdits, paraît-il, probablement pour éviter que quelques groupuscules peu amènes ne fassent leur publicité à moindres frais, mais on trouve çà et là, tout de même, quelques jeunes gens drapés dans les couleurs de leur région. J’alpague immédiatement un type entortillé dans un drapeau normand, qui a réveillé en moi une vieille camaraderie d’école communale. « Le rapport entre ma région et le pape ? » Il réfléchit derrière ses lunettes d’informaticien un peu borné, puis il me fait une réponse tout à fait surprenante : « Les régions étaient là avant les pays. Ce sont bien des régions qui ont été évangélisées en premier, pas des pays, non ? On peut se sentir catholique et normand avant de se sentir français et normand… Enfin, c’est ce que je me dis. » Probablement. François Mauriac aurait adoré, pensai-je distraitement en poursuivant mes micros-trottoirs.

Si la foule qui se presse ici est bien bigarrée, composite comme à Compostelle, elle est silencieuse et attentive. Quelques chants éclatent ici et là, mais ils sonnent juste dans l’air limpide, et ils ne viennent pas troubler une seule seconde cette atmosphère étrange qui règne sur la capitale. Il faut bien avouer que quelque chose habite l’air parisien aujourd’hui, quelque chose de singulier : un silence inhabituel, si ce n’était le bourdonnement d’insecte des hélicoptères de la police qui quadrillent la panse du ciel. Je questionne une dame à l’aspect charmant, Hélène, qui a vraisemblablement envie de parler : « Ce qui est extraordinaire, c’est que huit Français sur dix disent aimer le pape. À l’heure où les hommes politiques ne suscitent aucun engouement, ça donne à réfléchir… L’homme d’aujourd’hui a vraiment besoin d’un message différent, de se rappeler qu’il n’est pas que de la matière. La matière, les politiques ne pensent qu’à ça. Regardez Macron qui a inscrit l’avortement dans la Constitution… quel message cela envoie ? Nous ne sommes que de la matière. C’est ce que le pape nous rappelle. »

Témoins de l’Histoire sainte

Maintenant, c’est Hélène qui m’interroge : je lui raconte que tout cela, c’est une première pour moi. Que je suis un jeune baptisé. Ses yeux s’illuminent et elle se met à farfouiller dans ses poches. « Choisissez celle que vous voulez, elles ont toutes été bénites. » Elle m’explique que c’est une habituée de la chapelle Notre-Dame-de-la-Médaille-Miraculeuse. Elle exhibe plusieurs médailles. Comme Indiana Jones dans La Dernière Croisade, je choisis la plus naze. Elle sourit – d’un sourire qu’on ne voit que chez ce genre de personne, et dont on pourrait dire que c’est le sourire du Christ : un sourire qui ne demande rien, qui n’attend rien, et à l’ombre duquel on pourrait s’allonger pendant des heures. Nous nous souhaitons chacun une bonne messe et je la quitte, un peu ragaillardi, après lui avoir fait promettre d’acheter L’Incorrect (il ne faut pas oublier les priorités).

Un grand type un peu plus loin porte plus ou moins discrètement un étendard arborant le Sacré-Cœur vendéen. Forcément, je lui demande ce qu’il pense de tout ça, j’essaie de le titiller un peu sur le pape François – je sais que les Vendéens peuvent être un peu tatillons sur le sujet. « Écoutez, le pape François était parfaitement de son temps, comme Léon XIV est parfaitement de son époque, c’est tout ce que je pourrais vous dire. » Un message simple, mais qui dit beaucoup finalement sur ce que c’est, d’être chrétien, d’être catholique. Un chrétien catholique, pour reprendre la définition d’Ignace d’Antioche, c’est retrouver ce qui est commun à tous, faire sien le plus petit et le plus grand dénominateur commun, ce ??????? (katholou) employé par Aristote et qui portait déjà, chez le Stagirite, cette prescience de l’histoire humaine comme découlant d’un principe universel.

C’est ce qui me frappe le plus, dans toutes leurs réponses, qu’elles soient lettrées, réfléchies, ou directement babillées par le cœur : tous ces gens ont conscience de l’Histoire. De leur inscription dans le temps. Et le pape, c’est précisément la réunion de ces deux Églises, la visible et l’invisible, la flèche qui permet de se repérer sur cette grande frise qu’est l’Histoire sainte, c’est-à-dire l’histoire véritable du monde, le temps qui a été déplié et révélé par la révolution christique. Le pape est le produit parfait de son temps parce qu’il a été conçu dans les athanors du Vatican, comme un précipité parfait de la parole vivante du Christ. L’Histoire sainte, qui n’est ni cette expérience du temps individuel et narcissique qu’on nous vend comme l’unique issue – le temps de l’ego, cette métastase de l’âme qui vivote et protubère dans le formol ignoble des réseaux sociaux –,
 ni celle d’une communauté donnée – nation, tribu ou phalanstère –, mais bien une histoire qui relie l’individuel au collectif et qui est l’expérience du Christ, qui est le souvenir de son sacrifice – de la façon dont il a rédimé ce pan du cosmos tout entier – un sacrifice à l’ombre duquel nos civilisations se blottissent encore, et ce malgré toute la morgue qu’elles emploient à faire mine d’oublier, à composer des rites existentiels tous plus abscons les uns que les autres.

Le Saint-Esprit contre Skynet

Un autre fidèle, smartphone en main, missel dans l’autre, exprime peu ou prou le même message que notre Vendéen : « Le pape Léon est peut-être supérieur à son prédécesseur, parce que l’époque réclame un pape encore supérieur, pour faire face à des défis que l’humanité n’a encore jamais connus. » L’homme pense à l’Intelligence artificielle, bien sûr, qui a été au centre des attentions du pape dans ses discours récents. Il m’avoue d’ailleurs travailler dans la « tech ». Comment peut-on travailler dans la tech et être catholique ? « Il n’y a absolument aucune contradiction là-dedans. L’IA pose surtout des questions sur le sens du travail, puisqu’elle est en passe d’en ringardiser la plupart, et cette question est à mon sens au centre de la foi. Si le monde est dépossédé de son rapport au travail, quelque part, il est dépossédé de son rapport à Dieu… Le christianisme, plus que jamais, doit jouer son rôle dans ce grand changement, et il faut des chrétiens aux manettes de ces instruments. »

Sur ce sujet précis, à l’Élysée, la veille, Léon XIV s’est montré brillant, presque frondeur, non sans avoir rappelé les liens qui l’unissent à notre pays, et son rôle de « phare » – des propos salutaires à un moment où la France ressemble plutôt à un pétrolier soviétique en train de sombrer. Depuis son encyclique Magnifica Humanitas, on savait que Léon XIV serait le pape d’un combat, et pas des moindres : ce grand affrontement métaphysique qui s’annonce entre l’humanité et l’algorithme. On peut trouver savoureuse cette image : Léon XIV qui cite Bernanos et sa France contre les robots, devant un parterre de petits robots républicains, de petites machines gominées, avec leurs mâchoires de banquiers, et dont Macron est sûrement le représentant le plus parfait – une sorte de Terminator à lui tout seul…

Le pape a d’ailleurs eu cette parole très belle, qui donne le coup de grâce aux techno-apôtres de tout poil : « Le sens est l’oxygène de l’esprit. » Derrière cette simple maxime, c’est tout l’appareil rhétorique de son encyclique, qui rappelle que l’Intelligence artificielle ne donne JAMAIS de réponses, qu’elle se contente de CALCULER ce qui est le plus probable : elle est le fruit parfait d’une époque pour qui le réel se résume à une permutation permanente de hasards et de probabilités. Une réalité dénuée de sens, d’oxygène, un cauchemar climatisé dans lequel le modèle de langage voudrait précisément se substituer au Logos, c’est-à-dire au Verbe véritable, qui s’est fait chair.

Passage en force

Une fois passé la sécurité, on peut se détendre, tenter de se frayer un chemin pour être le plus près possible du passage du Saint-Père, en vain. Arrivé trop tard, comme des milliers d’autres, je me contenterai de son image sur son écran géant, mais au fond quelle importance ? La présence réelle, comme dirait l’autre, est bien dans l’air, partout autour de moi, et cette foi qui semble baigner les corps et les âmes. Je m’assois sur une des rares parcelles d’herbe qui ne soit pas occupée. J’écoute la rumeur, avec l’impression d’être au centre du monde – et c’est le cas, puisqu’à l’heure qu’il est, tous les chrétiens du monde ont le regard tourné vers Paris, vers cette portion des Champs-Élysées, qui ont rarement porté aussi bien leur nom.

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J’ai dû m’assoupir, ou alors c’est le monde qui a retenu sa respiration : mais tout à coup, les clameurs ont brisé le silence. Le pape était là. « On voit sa calotte ! On voit sa calotte ! » hurle à côté de moi une jeune fille juchée sur les épaules de son père, qui s’égosille : « Prends une photo ! Prends une photo ! » J’ai beau me dresser sur la pointe des pieds, je ne vois aucune calotte, simplement la foule en liesse, multicolore, et les fanions aux couleurs pontificales qui s’agitent et font tanguer le monde sur une ample marée d’or. Pas vu de calotte, mais moi, le pénitent, l’abonné absent, le dévot des chapelles obscures, je dois bien avouer que je ressens quelque chose d’inédit devant cette joie simple qui explose, qui se propage comme une onde de choc à travers ces milliers de personnes, réunies par une seule chose : leur foi, leur foi vivante, leur foi tremblante dans les vents de l’Histoire, et qui renoue subitement avec cet axis mundi, avec cet héritier d’une parole qui a résonné à Rome il y a deux mille ans. Pas un visage qui n’exprime par cette lumière venue de l’intérieur et qui semble venir du fond des âges : la lumière peut-être de ceux qui ont suivi le Christ dans ses premiers pas, des pas qui continuent encore, et sur lesquels nous pouvons toujours nous replacer lorsque nous avons l’impression de perdre notre chemin.

Sous les pluies célestes

Léon XIV a fini sa traversée, et le silence se fait pour son homélie. Pas un soupçon de brise, les souffles sont courts, les mains jointes et sa parole résonne, en français, sous un ciel qui s’est drapé en cathédrale. « Quelle est notre soif la plus profonde ? », s’interroge le Saint-Père sous les cieux étranges de cette journée, parfois pluvieux, parfois crevés d’or, comme une réponse silencieuse du Très-Haut. Son homélie tout entière sera sous le signe de l’eau : « Le désir de Dieu habite notre cœur au plus profond, et nous crions avec le Psalmiste : ‘Mon âme a soif de Dieu, le Dieu vivant !’ C’est le cri d’un homme, humble et passionné, dont la soif la plus intérieure et existentielle ne cesse de grandir. Or c’est Jésus-Christ, par son incarnation, qui rejoint tout homme dans son histoire et se révèle à lui comme la véritable source d’eau vive capable d’étancher sa soif. Il ne s’agit pas tant d’une soif matérielle que d’une soif de sens, de vérité et d’accomplissement qui habite le cœur de chacun. Jésus répond à ce désir profond de relation, de communion avec Dieu, en qui réside la plénitude de la vie pour toujours. »

L’image de l’eau et de la soif est d’autant plus décisive que nous vivons précisément dans une ère liquide, mais d’un liquide pesant, un liquide amniotique artificiel, celui des flux tendus, celui des cristaux liquides des écrans, celui des relations qui s’écoulent sans but et charrient l’eau extravasée de l’égoïsme et du ressentiment. C’est une eau anti-lustrale, inversée, c’est une eau sombre que celle de ces écrans qui nous scrutent, de ces cascades de bits qui maquillent le réel en séquences binaires, et qui veulent donner raison à tous ces nécromants de la tech pour qui l’âme n’est qu’un « engramme ». Contre ces eaux égoutières qu’on veut nous faire passer pour le summum de la civilisation – une civilisation où tout coulerait, mais sans source ni achèvement –, il y a justement cet appel du Christ qui fut relayé par Léon XIV ce jour-là, ce besoin impérieux de renouer avec la Soif.

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