À LIRE : L’EMPIRE DU COMPLOT
COMPLOTISME ET ANTICOMPLOTISME, UNE DOUBLE BLESSURE DE L’INTELLIGENCE, PASCAL IDE, Artège, 200 p., 16,90 €
Nous pensions avoir fait le tour de la « question complotiste », mais le père Pascal Ide, triple docteur (en médecine, en philosophe et en théologie) rouvre le dossier dans un court essai dont l’approche ne manque pas d’originalité : le danger du complotisme est qu’il est « une maladie de la raison » qui « blesse l’intelligence ». Le complotiste type ne refuse pas la raison, il est au contraire l’archétype du fou moderne qu’avait annoncé Chesterton « qui a tout perdu sauf sa raison ». Il ne refuse pas l’idée de vérité – c’est pour elle qu’il traque les mensonges « qu’on nous cache, comme par hasard » – mais il ignore que « l’erreur n’est pas le contraire de la vérité, mais l’oubli de la vérité contraire » (Pascal). Tournant ainsi en rond dans son esprit comme un hamster dans sa roue, il focalise son attention sur les seuls faits qui corroborent « ses thèses » et discrédite toutes celles qui pourraient les disqualifier – ou a minima les remettre en question.
Critique du complotisme, donc, mais pas uniquement puisque l’anticomplotisme est lui aussi analysé. Ide montre comment en cherchant à lutter contre celui-ci, il l’entretient dans son aveuglement – notamment en se présentant comme lucide tout en ignorant un fait bête : des complots existent bel et bien (l’assassinat de César, la conjuration des Pazzi, l’incendie du Reichstag…) Ce que le dessinateur Roland Topor a résumé dans sa formidable formule : « Même les paranoïaques ont de vrais ennemis ! » L’attitude des uns se calque sur celle des autres, et nous nous retrouvons face à deux manichéismes qui ne peuvent entamer qu’un dialogue de sourds. Néanmoins, si les deux attitudes blessent l’esprit, elles ne le font pas aussi profondément l’une que l’autre : l’anticomplotisme, en ce qu’il est un écho du complotisme, est nettement moins nocif que celui-ci. Et c’est peut-être cette idée de « rivalité mimétique » entre les anticomplotistes et complotistes – ajoutée à un rappel de la gradation du mal – qui est la plus singulière de ce petit livre qui nous invite à nous ressaisir des outils que sont la conversation et la confrontation des points de vue, les seuls capables, sinon de nous sortir du monde clos du mensonge, au moins de l’entamer. Nicolas Pinet
À FUIR : DÉCROISSANCE, JE CRIE TON NOM
CE QUI NOUS PORTE, SANDRINE ROUSSEAU, Seuil, 288 p., 20,90 €
Derrière le personnage politique et l’influenceuse maligne, on oublierait presque que Sandrine Rousseau est une économiste. C’est sous cette casquette qu’elle a entrepris l’écriture de son dernier livre, manuel de décroissance (même si elle ne cite jamais le mot, estimant qu’il appartient lui-même à un « système ») à l’usage d’un parti écologiste qui s’est transformé en porte-parole des causes queer et palestinienne. Il faut dire que les premières pages surprennent plutôt dans le bon sens, et nous empêchent (non sans regret) de nous adonner à un jeu de massacre : Rousseau évoque sa famille, les Trente Glorieuses et la naissance du monde pavillonnaire, matrice d’un nouveau monde américanisé, avec la consommation comme nouveau totem. Un monde pavillonnaire construit sur l’espoir d’une énergie inépuisable et qui se heurte aujourd’hui au réchauffement climatique, entraînant une nécessaire remise en question de ces modes de vie individualistes, énergivores et cloisonnés. Problème, ces Trente Glorieuses seraient pour elle la matrice du mal moderne, voire des idéaux de l’« extrême droite », qu’elle résume à des bouffeurs de steak et des ultra-libéraux décomplexés.
Elle tacle au passage les ingénieurs, dont le manque de hauteur philosophique serait à la base de nombreuses dérives technicistes, et plaide pour un retour de la « notion de limite ». Drôle de paradoxe pour la cadre d’un parti qui prône la suppression des frontières. S’opposer au progrès, d’accord, mais au nom de quoi ? Rousseau reste floue sur la question, invoquant le thème environnemental comme une sorte de concept sacré, sans jamais considérer que la thématique environnementale est anthropocentrée et que le discours décroissant est par essence condamné à l’impasse. Rousseau appelle de ses vœux une planification globale qui passerait notamment par un nombre conséquent de règlements de compte sociétaux – sans se rendre compte que ces grands thèmes intersectionnels sont au contraire des moulins à vent dressés par le Capital pour divertir et égarer les révolutionnaires. Marc Obregon
PHILIA-SOPHIE
LE QUARTET D’OXFORD, CLARE MAC CUMHAILL et RACHAEL WISEMAN, Flammarion, 488 p., 28 €
À la fin des années 1930 à Oxford, quatre jeunes filles étudiantes en philosophie nouent une grande amitié. Elles s’appellent Elizabeth Anscombe, Philippa Foot, Mary Midgley et Iris Murdoch, toutes promises à un grand avenir et une juste célébrité. Ce livre, à la fois historique et doctrinal, écrit par deux philosophes anglaises elles-mêmes amies, retrace la quinzaine d’années d’amitié de ces jeunes philosophes, au gré de leurs discussions philosophiques et de leurs options pratiques. Alors que le « positivisme logique » importé de Vienne annonce la mort de la métaphysique et de la morale, jugées dépourvues de sens, et que les hommes sont mobilisés pour la guerre, ces quatre amies, aussi audacieuses qu’ambitieuses, continuent de s’interroger sur la vie bonne, le bonheur et la morale, lire Aristote, Wittgenstein ou Sartre et s’enquérir de l’avenir de leur civilisation. On découvre les us et coutumes délicatement surannés d’Oxford, avant, pendant puis après la guerre, ses grands et austères professeurs, mais surtout on contemple la philosophie vivante, en train de se faire, par l’art de la lecture des classiques, de l’interrogation et du dialogue. Elles incarnent l’amitié philosophique dont Aristote disait qu’elle était la plus haute forme de l’amitié et déjà le bonheur lui-même. Elie Collin
DOPPELGÄNGER
LE DOUBLE : VOYAGE DANS LE MONDE MIROIR, NAOMI KLEIN, Actes Sud, 496 p., 24,80 €
Si la pensée de Naomi Klein est symptomatique des errements de la gauche sur un certain nombre de grands débats (citons par exemple la question d’Israël), la journaliste canadienne, devenue égérie altermondialiste avec son livre No logo (1999), sait aussi faire preuve de clairvoyance sur l’état du monde, notamment quand elle l’étudie sous le prisme des réseaux sociaux. Dans son dernier essai récemment traduit en français, elle part d’une expérience personnelle inédite : ayant découvert à ses dépens qu’on la confondait avec Naomi Wolf, ex-militante féministe américaine devenue une figure de la droite complotiste pro-Trump et antivax (soit son antithèse absolue), elle tire de ce quiproquo troublant une réflexion sur ce qu’elle appelle le « monde-miroir », soit le doppelgänger (double maléfique) du monde réel dans le cyberespace. Dans cet univers virtuel peuplé de faits alternatifs, la vérité s’estompe au profit de théories complotistes farfelues et d’une pensée « diagonaliste » qui brouille les pistes en penchant tantôt à droite tantôt à gauche. Si la conclusion qu’elle en tire – à savoir que la gauche devrait se réapproprier certains sujets pour gagner la guerre culturelle – est très éloignée de nos préoccupations, on ne peut qu’adhérer à sa vision du monde virtuel en tant que miroir de nos failles profondes. Mathieu Bollon
OBSCURE CLARTÉ
DÉSIR DU NOIR : SUR LE GOTHIQUE, MAXIME COULOMBE, PUF, 168 p., 14 €
L’esthétique gothique, qui apparaît au XIXe siècle dans le sillage du romantisme et d’un certain retour de l’impensé, continue de fasciner et d’inspirer massivement la pop culture. Au-delà d’un nécessaire besoin de catharsis, qui s’impose a fortiori dans une société refusant de regarder la mort en face et confinant ses vieillards dans des mouroirs climatisés, le philosophe québécois Maxime Coulombe interroge les raisons de cette survivance du noir dans la culture anglo-saxonne, la décrivant comme une phénoménologie du tremblement, permettant à l’homme moderne de se relier à l’invisible dans une réalité augmentée par la technique et menacée d’illisibilité. Au final, le « noir » serait un moyen d’éclairer les zones d’ombre, de réorganiser l’expérience fractale du chaos. Un passionnant voyage à travers la sémiotique et les « signes fatals » d’un corpus d’œuvres qui ne cessent de fasciner, depuis La Chute de la maison Usher jusqu’aux fameux « espaces liminaires », qui ouvrent de nouvelles dimensions pour l’inquiétude dans la trame des réseaux numériques. Marc Obregon
CHEZ LES ANGLO-SAXONS : L’AMÉRIQUE D’ABORD
DAWN’S EARLY LIGHT : TAKING BACK WASHINGTON TO SAVE AMERICA, KEVIN ROBERTS, Broadside Books, 304 p., 25 €
Président du think tank conservateur le plus important des États-Unis, la Heritage Foundation, Kevin Roberts en a fait depuis 2021 le vaisseau amiral de la « professionnalisation » du virage populiste incarné par Donald Trump. Avec Dawn’s Early Light, préfacé par le nouveau vice-président J.D. Vance, il signe un court essai qui résume les fondamentaux de cette nouvelle droite qui a pour mantra « l’Amérique d’abord ». Rompant avec les poncifs d’un vieux Parti républicain qui se contentait d’éteindre les feux allumés par la gauche, Roberts invite son camp à « combattre le feu par le feu », en sortant de la fausse neutralité libérale pour proposer un projet qui lui soit propre. Fini le libertarianisme et l’impérialisme néoconservateur : place à un conservatisme qui met la famille, la nation et l’ordre au sommet de ses priorités, conscient des attentes des classes populaires qui forment désormais la majeure partie de l’électorat républicain. Pour y arriver, l’auteur appelle à la formation d’une contre-élite capable d’exercer les leviers du pouvoir pour le bien des gens ordinaires, laissés de côté par l’oligarchie progressiste. C’est précisément le projet de la Heritage Foundation, qui jouera certainement un rôle central pour définir l’agenda du nouveau gouvernement Trump. Un ouvrage crucial pour comprendre l’état d’esprit de la droite américaine suite à sa victoire éclatante de novembre dernier, qui peut inspirer tous les conservateurs occidentaux. Matthias Dumas





