À LIRE : REMETTRE LES MAINS SOUS LE CAPOT
ÉLOGE DU BUG, MARCELLO-VITALI ROSATI, La Découverte, 208 p., 22 €
L’essai du philosophe italien Marcello Vitali-Rosati est basé sur la polysémie du mot « bug », qui en anglais signifie à la fois « insecte » et « spectre ». À ce titre, le bug n’est pas tant un organisme étranger qui fait dysfonctionner un système, qu’un retour du refoulé parasitant un environnement technique tout entier. C’est le fameux « esprit dans la machine » qui pourrait conduire n’importe quel système informationnel à prendre conscience de lui-même. Sans aller jusque-là, Vitali-Rosati propose que la prise de conscience soit d’abord humaine. À ce titre, il appelle de ses vœux à la « littératie numérique », c’est-à-dire à remettre les mains sous le capot, ouvrir la boîte noire afin de comprendre de quoi sont faits les produits-miracles développés par les GAFAM. Des produits qui refusent de plus en plus toute compréhension, tout décorticage, conçus comme de véritables boîtes de Pétri. Après avoir promulgué une philosophie libertaire, des logiciels open source, les entreprises de la Silicon Valley ont entamé un virage à 180 % et révélé leur vrai visage, jusqu’à faire du numérique non pas un outil « civilisationnel » mais plus prosaïquement l’extension du modèle entrepreneurial à l’ensemble des valeurs et des processus de la société.
Cet ouvrage constitue une sorte de manuel de réarmement intellectuel à la fois philosophique et purement technique, tout en décortiquant les mantras publicitaires d’Apple et consorts, prescripteurs d’un monde tabulaire où l’égalitarisme justifie toutes les coercitions techniques. Le philosophe donne des leçons de code, nous initie aux arcanes de l’informatique, rappelle quelques vérités simples propres à démystifier le golem numérique. Car si les GAFAM cultivent l’image de sorciers, il n’y a évidemment rien de magique dans leur science algorithmique, et chacun d’entre nous devrait être en mesure de se réapproprier les codes, de développer ses propres outils open source, afin de renverser l’hégémonie qui s’installe. Marc Obregon
À FUIR : ATTRAPEZ-LES TOUS
COMMENT FABRIQUER UNE GUILLOTINE, JUAN BRANCO, Au Diable Vauvert, 234 p., 19 €
Le petit Juan Branco a perdu ses parents. Je répète : le petit Juan Branco a perdu ses parents. Veuillez le récupérer dès à présent à son cabinet sis rue de Rennes, merci. Il faut dire que le petit Juan en a gros sur la patate. Après s’être fait accuser d’agression sexuelle sous Lamaline, après avoir été la risée de la twittosphère pour ses saillies anti- Attal qui sentaient à plein nez la jalousie homo-érotique, le petit avocat à dégaine de mannequin Desigual s’est fait choper à la frontière mauritanienne, déguisé en pêcheur, pour avoir soutenu un opposant au régime sénégalais. Sombre histoire qui prouve, si besoin était, que la Françafrique n’est plus ce qu’elle était.
N’écoutant que son courage, le Tintin du barreau se lance avec ce nouvel opus dans ce que les gauchistes savent faire de mieux : des listes. Avec toujours ce fantasme du Grand Soir, version Unabomber en Gilet jaune, Juanito nous dresse donc une liste des lieux de pouvoir et des points stratégiques à prendre dans Paris et ailleurs, en cas de guerre civile ou de constipation institutionnelle. Pourquoi pas : on est ravi d’apprendre au passage que le site gazier de Gournay-sur-Aronde concentre « à lui seul 1,5 milliard de mètres cubes de gaz à 400 mètres de profondeur, soit l’équivalent de 25 % de la consommation annuelle du pays ». Il ne faudra donc pas s’étonner lorsque cet hiver, un commando de punk à chiens s’y fasse serrer par le GIGN en pleine tentative d’effraction. Non-content de donner quelques mauvaises idées à son parquet flottant d’idolâtres et de groupies sous Xanax, Branco assène quelques apophtegmes sentencieux et souvent hilarants. Pour le reste, il dévoile son programme pour un monde meilleur, dans une frénésie autoritaire de petit chef tendance LFI : santé, éducation, transports, police, renseignement, tout y passe… En gros, on nationalise tout et on dissout les méchants flics de la BRAV-M. Dans les meilleurs moments, on dirait la poussée de fièvre d’un étudiant en sciences po à la fac Hugo Chavez de Gentilly. Dans les pires, on dirait du Juan Branco. MO
LE DROIT TORDU
L’ÉTAT DE DROIT. LE SOCLE DE NOTRE DÉMOCRATIE EN PÉRIL ?, TOM BINGHAM, Feuillantines, 310 p., 21,90 €
On entend souvent au sujet des propositions de quitter la CEDH ou de limiter le contrôle constitutionnalité des lois qu’elles mettraient l’État de droit en péril. Mais en quoi ? Familière aux juristes, l’expression est aujourd’hui si floue qu’elle stérilise le débat, comme le dénonçait Ghislain Benhessa dans Le totem de l’État de droit. Les éditions Feuillantines traduisent un livre du juge anglais Tom Bingham, prix Orwell en 2010. L’ennui est qu’il parle non de l’État de droit, notion hexagonale, mais de la rule of law anglaise, qui n’est pas tout à fait la même chose. Il a cependant le mérite de remettre en évidence les piliers du système qui a fait la gloire de l’Occident : rejet du pouvoir discrétionnaire, loi identique pour tous, procès équitable. Le sous-titre français, Le socle de notre démocratie en péril ? est un peu trompeur, la question du gouvernement des juges n’étant pas le sujet de Bingham. Il l’aborde cependant à la fin, en condamnant les velléités des juges de brider le Parlement au nom de principes constitutionnels vagues, dégagés par eux dans le dos du peuple. « Le peuple britannique n’a pas repoussé le pouvoir extérieur de la papauté dans les affaires spirituelles et les prétentions du pouvoir royal dans les affaires temporelles pour se soumettre aux décisions irrévocables de juges non élus. » Clair, précis, british. Bernard Quiriny
L’ŒIL DE MOSCOU
PARIS-MOSCOU. UN SIÊCLE D’EXTRÊME DROITE, NICOLAS LEBOURG et OLIVIER SCHMITT, Le Seuil, 251 p., 21 €
Dans cette enquête, les chercheurs Nicolas Lebourg et Olivier Schmitt proposent une plongée en eaux troubles dans l’histoire des réseaux pro-russes français de 1917 à nos jours. Désireux de tordre le cou à une série d’idées reçues, ils rappellent d’abord que le soutien d’une partie de l’extrême droite française à la Russie n’est pas né avec la chute de l’URSS mais a été amorcé dès la révolution bolchévique en lien avec l’émigration des « Russes blancs ». On découvre ensuite comment le rêve d’une Europe politique allant de Brest à Vladivostok a germé dans les années 70, au sein de cénacles comme la Nouvelle Droite, jusqu’à atteindre son apogée dans les années 2000-2010. En 2022, l’invasion de l’Ukraine rebat définitivement les cartes, obligeant Jordan Bardella à condamner officiellement la Russie (comme Georgia Meloni en Italie). Néanmoins, cela n’empêche pas une part significative des milieux conservateurs de continuer à soutenir le régime de Poutine. S’ils n’oublient pas de dénoncer le rôle d’agents du bloc de l’Est joué par certaines personnalités politiques comme le député européen Thierry Mariani, les auteurs auraient néanmoins pu appuyer davantage sur un point essentiel : la contradiction majeure qu’il y a à se réclamer du patriotisme tout en relayant le discours anti-occidental du Kremlin. Mathieu Bollon
PROFESSION : MILITANT
MILITER, VERBE SALE DE L’ÉPOQUE, JOHAN FAERBER, Autrement, 260 p., 20 €
Johan Faerber défend la noblesse du militantisme, déplorant que le mot ait pris une connotation négative et que les discours publics lui préfèrent le mot « engagé », inoffensif et fade. Quand il dit militer, il veut dire à gauche (ça va de soi), et à la façon d’aujourd’hui : non plus les grandes manifs CGT, mais les jets de soupe sur la Joconde ou le discours de Justine Triet à Cannes. Pourquoi pas ? Tout ça ne mériterait qu’un haussement d’épaules s’il n’y avait ce chapitre aberrant contre la littérature devenue, selon lui, « une puissance démobilisatrice au service d’un néolibéralisme autoritaire ». La preuve ? Les héros de deux romans (deux !), Connemara de Nicolas Mathieu et Cora dans la spirale de Vincent Message, ne sont pas révoltés par leur sort et préfèrent « larmoyer plutôt que guerroyer ». L’idée que les écrivains sont libres, que cette conception du roman s’apparente à du réalisme socialiste, ne lui effleure pas l’esprit. À la bêtise du fond s’ajoute le ridicule du style, sommet de gloubiboulga foucaldien : « La littérature entendue comme dispositif, à savoir comme production de subjectivation impliquant cette fabrique d’un sujet résolument afférent, contribue à ajouter aux fonctions coercitive et normative une troublante fonction conative. » Message et Mathieu peuvent dormir tranquilles. Être mis en cause par l’auteur d’un tel charabia, c’est un compliment. BQ
CHEZ LES ANGLO-SAXONS : INTÉGRISME LIBÉRAL
LIBERALISM AS A WAY OF LIFE, ALEXANDRE LEFEBVRE, Princeton University Press, 304 p., 33 €
Alors que le libéralisme est de plus en plus critiqué, ses défenseurs répètent les poncifs d’un régime « neutre » et « tolérant », au-delà de toute vision substantielle du Bien, qui serait le seul cadre légitime pour une société pluraliste. Si les conservateurs rejettent naturellement cette prétention, il est bien rare qu’un libéral revendiqué en fasse autant. Le professeur de philosophie à l’Université de Sydney, Alexandre Lefebvre, défend plutôt le libéralisme comme un mode de vie, une doctrine englobante comparable à une religion, la « source de son âme » dit-il. Substituant la Bible pour la Théorie de la justice de John Rawls, il contredit explicitement son auteur qui voyait le libéralisme comme un compromis public imparfait entre plusieurs visions du Bien privées. Pour Lefebvre, ces dernières sont devenues superflues alors que le libéralisme est devenu notre unique « arrière-plan culturel », en supprimant les visions substantielles du Bien qui coexistaient en public et en privé. Si l’on peut craindre un libéralisme « intégriste », qui imbibe les sphères publique et privée de l’existence, l’auteur s’en réjouit, et offre comme projet à tous de devenir de « meilleurs » libéraux en purgeant leur propre conscience de toute trace d’illibéralisme, donc de toute pensée ou agissement qui ne soit pas abstrait, transactionnel ou égalitaire. De quoi donner raison aux penseurs de plus en plus nombreux qui voient un totalitarisme derrière le libéralisme. Matthias Dumas





