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Les critiques littéraires de décembre

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Publié le

19 décembre 2024

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Chaque mois, L’Incorrect sélectionne pour vous le meilleur et le pire de l’actualité culturelle. Perles rares ou navets survendus, authentiques exploits ou pathétiques arnaques, ici se poursuit l’ambition de distinguer. À rebours de la tyrannie du médiocre, du politiquement convenable et du consensus, nos critiques vous redonnent le sens des hiérarchies. Place aux critiques littéraires de décembre.
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BIJOU SURPRISE

LE POLONAIS, J. M. Coetzee, Seuil, 160 p., 18 €

Voici un petit Coetzee (160 pages, beaucoup d’air) dont le scénario semble conçu pour agacer : l’héroïne est une bourgeoise barcelonaise proche de la cinquantaine, le héros un vieux pianiste polonais perché venu donner un concert, il tombe amoureux d’elle au premier regard, elle fait semblant de n’être pas intéressée mais finit quand même par l’inviter dans sa résidence à Majorque (car elle a, évidemment, une maison à Majorque). Or, cette histoire aux allures de love-story d’une presque vieille et d’un vieux est racontée avec maestria par le prix Nobel 2003, qui en fait un conte triste sur le langage (il ne connaît pas l’espagnol et parle un anglais bancal, toujours à côté de la plaque, presque poétique) et l’incommunicabilité, y compris quand la musique s’en mêle. Style concis à l’extrême, accélération inattendue dans la deuxième moitié, construction soignée : ce petit roman réussi est finalement plus, bien plus que l’objet littéraire anecdotique auquel on pensait avoir affaire. Jérôme Malbert

SLOGANS HAUT-DE-GAMME

LES MOTS FONT L’AMOUR, Annie Le Brun, Éditions du Sandre, 140 p., 15 €

Écrit dans la foulée de mai 68 à la demande de l’éditeur Tchou qui fit faillite avant de le publier, paru finalement au Terrain vague d’Éric Losfeld dans une collection consacrée à la réédition de textes surréalistes, ce petit livre d’Annie Le Brun – disparue l’été dernier à 81 ans – regroupe 465 citations tirées de la littérature surréaliste, supposées résonner avec l’esprit inventif et farceur des slogans de mai. Breton, Péret, Eluard, Nougé, Crevel, Magritte, les incontournables sont là, mais aussi des satellites plus lointains comme Gracq, Huidobro, Leiris, Césaire. Les sources ? Livres, revues, tracts, matériaux surréalistes divers. On lit ce livre comme un recueil d’aphorismes collectif, rythmé par les phrases légendaires (la beauté convulsive, la Terre bleue comme une orange, etc.), où chaque citation déclenche la machine à imaginer. « Les éléphants sont contagieux ». « À l’aisselle des branches, il y a des hublots qui voient. » Et ceci, de Rigaut : « Je vous aime assez pour n’avoir rien à vous dire. » Bernard Quiriny

NIZAN VERSION BEAUF ROUGE

TOUTE LITTERATURE EST PROPAGANDE, Paul Nizan, Grasset, 334 p., 14 €

Réédition sous un nouveau titre d’un recueil de 1971, composé d’articles des années 1930. La conception du roman que défend alors Nizan, engagé dans le révolutionnarisme prolétarien, est hallucinante. Pour lui, l’écrivain révolutionnaire doit non seulement ne parler que de sujets prolétariens, mais aussi expliquer les causes de la misère prolétarienne – pas comme Céline, qui décrit mais n’a pas de système explicatif. Aussi, le roman prolétarien doit entretenir l’espoir, car la littérature révolutionnaire « décrit un monde qu’on peut bouleverser » ! Tout est de cette eau, sectaire, contraignant, obsessionnellement politique. Nizan n’aime Giono que quand il parle de la faim des paysans, non quand il rêve à ses « paysans lyriques perdus sur des plateaux ». Au milieu de ces pages invraisemblables, vrai document sur la mentalité des intellectuels de l’époque et leur esprit de système, il y a des coups d’œil perçants, une curiosité judicieuse (pour la littérature américaine notamment), quantité de formules excellentes. Bernard Quiriny

NI SAINTE NI TOUCHE

POUR BRITNEY, Louise Chennevière, POL, 138 p., 15€

Petit concentré des lieux commun et obsessions de l’époque, Pour Britney, permet à son autrice de disséquer sans fin les tortures que le regard masculin a infligées à sa génération, les précédentes, et à son sexe en général, à travers l’exemple de deux martyres emblématiques : la chanteuse Britney Spears et la romancière Nelly Arcan (prostituée, dépressive et finalement suicidée, mais qui elle, au moins, ne faisait pas de son cas la norme et savait écrire). Confondant sa propre histoire avec celles de ses aînées funestes pour formuler une espèce de réquisitoire total contre la bite et ceux qui en sont pourvu, Louise Chennevière est non seulement prévisible et fatigante, mais encore, la seule innovation formelle de sa prose poussive consiste à la ponctuer n’importe comment pour braver une règle imposée par des hommes (mais pourquoi accorde-t-elle encore ses verbes ? On ne le saura pas) après l’avoir grevée de pronoms inclusifs, donc grotesques. C’est larmoyant, hystérique, confusionniste, puritain, manichéen, puéril, narcissique, idiot et sournoisement totalitaire : bref, typique d’une petite Occidentale mimétique de 2024. Romaric Sangars

BAYARD PAR BAYARD

AURAIS-JE ÉTÉ SANS PEUR ET SANS REPROCHE ?, Pierre Bayard, Minuit, 170 p., 18 €

Pierre Bayard (1954), s’imaginant descendre du chevalier Bayard (1473), s’enivre du récit de la bataille de Garigliano (1503), quand son aïeul supposé défendit héroïquement un pont contre les Espagnols. Mais comment supportait-il sa propre violence, lui qui était chrétien ? « A quoi donc pensait-il quand il enfonçait sa lance dans la poitrine ou l’œil d’un Espagnol ? » Peu convaincu par l’explication par la mentalité cruelle de l’époque, Bayard explore d’autres pistes telles que le sens du devoir ou, plus surprenant, l’influence des récits de chevalerie. Dans la foulée d’Aurais-je été bourreau ou résistant ? et Aurais-je sauvé Geneviève Dixmer ?, son essai part d’une question assez légère et improbable, qu’il traite ensuite avec le plus grand sérieux, en recourant à des outils décalés comme l’uchronie, la théorie des univers parallèles et la « biographie interventionniste ». Si les universitaires spécialistes de littérature écrivaient toujours comme ça, on les lirait plus souvent. Jérôme Malbert

LA POÉSIE COMME VOIE

L’ENTHOUSIASME, Rémi Soulié, La Nouvelle Librairie, 174 p., 21€

Après Racination et L’Éther, la Terre et le Ciel, Rémi Soulié conclut sa trilogie avec le feu qui les relie, les rassemble, les confond, le souffle du dieu en nous, cet enthousiasme au sens étymologique, qui s’appelle également poésie. Envisageant la poésie non comme un genre littéraire mais comme une modalité métaphysique, l’écrivain convoque tout ce qu’il y a de plus élevé dans la pensée et la poésie, entre Heidegger, Hölderlin, Lacan, Dante, mais aussi O. V. de Lubicz Milosz, Lucian Blaga, Fernando Pessoa ou Ezra Pound, pour rétablir d’anciennes balises au sein d’un monde égaré. « Hermétique » dans tous les sens du terme, à la fois réservé aux plus initiés d’entre les lecteurs, et proposant une alchimie décisive pour transmuter le plomb des apparences en or transcendantal, L’Enthousiasme met en place tous les arguments pour une contre-révolution spirituelle et remet en ordre le monde inversé, rationaliste, matérialiste, dévoyé, dans lequel nous évoluons et où la poésie est devenue, finalement, l’obscénité suprême. Puisse-t-elle redevenir la pierre d’angle et cet essai aussi altier qu’inspiré y contribuer. Romaric Sangars

HÉRÉTIQUE MAIS CHIC

MICHEL FOUCAULT EN SON ESCURIAL, Vincent Petitet, Vol à voile, 54 p., 10€

Dans cet essai poétique, Vincent Petitet, joue avec plusieurs figures se reflétant les unes les autres pour circonscrire un drame à la fois collectif et intérieur. Michel Foucault, le penseur de l’aliénation et du biopouvoir se voit illustré par Les Ménines de Velasquez, la toile la plus célèbre du maître représentant Philippe II d’Espagne en arrière-plan qu’éclaire à son tour un poème de Victor Hugo, révélant la nature ténébreuse de l’empereur qui, dans son Escurial, ce palais modèle d’un règne terrible, étend partout son contrôle sur les corps et les âmes. Déjouer le Cadastre et toutes les formes d’aliénations possibles en s’armant des lumières de Foucault, mais aussi de Michaux, de Rimbaud, d’un mystique bouddhiste, voici le programme anti-programmatique que nous propose Vincent Petitet. S’il y a péril gnostique, néanmoins, la réflexion est puissante et son déploiement d’une grande élégance. Romaric Sangars

GRANDIOSE

LA VÉRITÉ SUR L’AFFAIRE VIVÈS, Bastien Vivès, Charlotte Éditions, 158 p.,13,90 €

En décembre 2022 « le joyeux monde de la bande dessinée » se réveillait sur l’œuvre de Bastien Vivès – éternel « jeune prodige de la bande dessinée » (selon la formule consacrée) : le « jeune prodige » aimait dessiner des gros seins (de femmes) et avait commis des livres paillards. On l’accusait d’une sorte d’apologie de la pédophilie et (plus grave pour les progressistes) de « véhiculer des stéréotypes sexistes ». Si l’accusation d’« apologie pédophile » n’était pas dénuée de sens, le traitement qui a été fait de l’auteur fut objectivement odieux pour tout lecteur de la Bible qui se respecte: un bouc émissaire était désigné. À partir de cette prémisse, Vivès nous raconte son expérience de rééduqué social dans un récit pseudo-autobiographique dans lequel il est soumis à « un stage de pédophilie » (comprenez « anti-pédophilie »). Les saynètes qu’il nous présente révèlent un dialoguiste remarquable, un dessinateur génial : minimaliste et élégant, un metteur en scène époustouflant, un observateur acerbe et un auteur assez malin pour ne jamais poser en victime. À mi-chemin entre le Philip Roth de La Tache, le Patrice Jean de Rééducation Nationale, le Fabcaro de Zaï zaï zaï zaï et l’Éric Judor de Platane, cette Vérité sur l’affaire Vivès – par son absence d’enfants dans des situations impensables – décevra les pédophiles et ravira – pour tout le reste – les lecteurs de L’Incorrect. Nicolas Pinet

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