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Les critiques littéraires de novembre

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Publié le

4 décembre 2024

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Chaque mois, L’Incorrect sélectionne pour vous le meilleur et le pire de l’actualité culturelle. Perles rares ou navets survendus, authentiques exploits ou pathétiques arnaques, ici se poursuit l’ambition de distinguer. À rebours de la tyrannie du médiocre, du politiquement convenable et du consensus, nos critiques vous redonnent le sens des hiérarchies. Place aux critiques littéraires de novembre.
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BOMBE EN COULISSE

JOURNAL TOME V, Richard Millet, Les Provinciales, 608 p., 32 €

Le tome V du journal de Richard Millet était sans doute le plus attendu par ses lecteurs parce qu’il couvre les années 2011 à 2019, c’est-à-dire celles de sa chute, de sa résistance et de sa clandestinité. Après les années Gallimard, rapportées dans le volume précédent, l’écrivain triomphe à nouveau comme éditeur en 2011 en décrochant le Goncourt pour L’Art français de la guerre d’Alexis Jenni, avant que le milieu ait sa peau l’année suivante, en 2012, au prétexte de son prétendu éloge d’Anders Breivik, le grand commandeur des lettres se voyant banni sous la pression d’Annie Ernaux et une cohorte de plumitifs pour crime contre la morale de son temps. L’écrivain organise la riposte avec l’éditeur Pierre-Guillaume de Roux puis sous l’égide de Léo Scheer qui lui donne la direction de La Revue Littéraire où une descente magistrale de Maylis de Kerangal lui vaut éviction définitive de chez Gallimard. Outre cette guérilla à Saint-Germain-des-Prés et la progressive perte de position du grand écrivain, celui-ci tient également le registre du recul de la civilisation qui l’a vu naître, des absurdités du multiculturalisme, de l’exil de ses compatriotes hors d’eux-mêmes. Fulgurances du désir, aperçus de la catastrophe, satires féroces, saynètes grinçantes, notes éblouies et méditations sur l’art et la fin, le tome V du journal est une mine de pépites littéraires en plus d’être une bombe posée dans les coulisses de Saint-Germain, mais aussi dans celles de notre monde en général – un monde gelé dans le déni et intoxiqué à la fausse littérature. Romaric Sangars

CONTE MORAL GRINÇANT

TUER OU MOURIR, Libero Bigiaretti, L’Arbre vengeur, 112 p., 14 €

Voici un écrivain italien quasi inconnu chez nous, malgré son œuvre abondante : de Luigi Bigiaretti (1905-1993) n’ont été traduits qu’un roman, La Contre-image, qui a obtenu le prix Viareggio en 1968, et une nouvelle, La Maladie, histoire d’un jeune ambitieux stoppé dans sa course à la réussite par une maladie qui le fait vieillir de vingt ans en une nuit. Elle figurait à l’origine dans un recueil de quatre textes de 1958, où l’on trouvait aussi Tuer ou mourir (c’était le titre original, Uccidi o muori), traduit aujourd’hui par le même Jean-Pierre Pisetta ; une incursion dans le bizarre, à la lisière du fantastique, qui restera apparemment unique dans la carrière de l’auteur. Tuer ou mourir est un récit sur le thème du système judiciaire exotique, dans les rets duquel se prend un malheureux : le narrateur, en voyage en Lavaharie, contrée lointaine et méconnue, est traîné au tribunal après une visite dans un temple. Quel délit a-t-il donc commis ? Un récit prenant, bien mené, entre cauchemar kafkaïen, comédie grinçante et conte moral. Bernard Quiriny

CRUELLE DÉCEPTION

NOUS SOMMES IMMORTELLES, Pierre Darkanian, Anne Carrière, 476 p., 22,90 €

Pierre Darkanian s’est fait connaître avec un premier roman prometteur, Le Rapport Chinois, satire convaincante de ces bullshit jobs régis par l’absurde et vecteurs de vertige métaphysique. On attendait de pied ferme ce deuxième opus, hélas Nous Sommes Immortelles a tous les défauts… d’un premier roman. Avec cette sombre histoire de sorcières qui hantent le quartier de la Goutte d’Or, qui brasse plusieurs temporalités et convoque des thématiques aussi pesantes que la disparition d’enfants, la guerre d’Algérie, le féminisme et Brueghel l’Ancien, Darkanian lance tellement de pistes qu’il s’y perd lui-même. L’édifice romanesque, voulu baroque, s’écroule alors comme un château de cartes, la faute en particulier à des personnages invraisemblables qui sonnent creux, coquilles vides mais bavardes, destinées à encapsuler les commentaires et les thèses de l’auteur sur de trop multiples sujets. Marc Obregon

ÉTHÉRÉ

LE DERNIER JOUR DE LA VIE INTERIEURE, Andrés Barba, Christian Bourgois, 156 p., 18 €

L’héroïne est employée dans une agence immobilière. Un jour, alors qu’elle nettoie la cuisine d’une maison à vendre entre deux visites, ses yeux tombent sur un gamin, assis sur une chaise. « Pas une entéléchie, mais un corps tout aussi réel que le carrelage ou l’évier. » La bonne réaction serait d’appeler la police ou les services sociaux, mais elle lui demande simplement ce qu’il veut. Puis elle le laisse partir. Fascinée, elle reviendra sans cesse dans la maison pour le revoir… Cela ressemble au début d’un roman fantastique, et ça n’en sera pas un ; Barba se concentre moins sur l’événement que sur les tergiversations de son personnage, dans un style éthéré qui poétise tout. De là, à la fois, l’originalité du texte – il déjoue l’attente – et la frustration qu’il procure – il la déçoit. Le désappointement est d’autant plus grand que le récit semble ne mener nulle part, sinon dans un brouillard impénétrable, non dénué d’un certain mystère, mais un peu monotone à la longue. BQ

AU CŒUR DE CONRAD

HOMMAGE À JOSEPH CONRAD, Collectif, Gallimard, 160 p., 18 €

Il y a un siècle, à la mort de Joseph Conrad, la NRF – et pas n’importe laquelle : celle de Jacques Rivière – lui rendait hommage par les plumes de Gide, Valéry, Kessel, Maurois et d’autres, des écrivains qui parfois l’avaient connu et dont le génie – parfois comparable – était propre à réverbérer celui de l’auteur d’Au cœur des ténèbres au moment de son extinction. C’est ce qui rend cet hommage si vivant et si élevé et pourrait à juste titre nous démoraliser cent ans plus tard, par contraste. Mais la merveilleuse préface de Yann Brunel (auteur d’Homéomorphe et interviewé jadis dans nos pages) nous rassure. Celui-ci, affrontant l’insupportable énigme de la haine portée à Dostoïevski par Conrad, en vient à une méditation sublime sur le « ciel des étoiles fixes » et les dissensions entre supernovæ. Le voyage de Conrad, au-delà de l’exotisme, touche aux abysses contenus dans le cœur de l’homme. Cet hommage de luxe le rappelle avec force. Romaric Sangars

ADDICTIF

LE SUCRE, Marc Obregon, La Mouette de Minerve, 216 p., 14,90 €

Notre collaborateur Marc Obregon, dont les lecteurs de L’Incorrect raffolent pour son érudition hétéroclite et son style cinglant, est également un écrivain furieux, brillant et prolixe. Son dernier né, Le Sucre, est un vrai bonbon, avec ce qu’il faut de cyanure à l’intérieur pour relever le niveau de l’enjeu. Un écrivain relativement misogyne mais cerné par les femmes évoque un projet de livre qu’il peine à mettre en œuvre et qui n’évoque rien de moins que la fin de la fiction après le déclin du christianisme. En effet, si la religion du Nazaréen avait inventé le « je » en nous arrachant au collectif païen indifférencié, celui-ci est désormais dégradé dans un « moi » narcissique autour duquel végètent les auteurs actuels, un « moi » dont l’enfermement est encore stimulé et justifié par le « sucre », qu’on désigne par là des pâtisseries, l’arôme de la vanité ou les drogues en poudre. Entre deux vernissages, un dîner, un tunnel de cocaïne, une visite à son ex, des discussions avec ses agents littéraires, et des pages pamphlétaires contre la littérature contemporaine, les premiers paragraphes du Grand Œuvre visé par le narrateur s’ébauchent péniblement. Si bien que le livre consiste plutôt à réaliser ce qu’il dénonce : « le roman aura pour sujet principal le roman et son écriture consistera à évoquer son écriture » avec un sens de l’autodérision et de l’ironie qui évite la posture pompeuse sans rien enlever à la pertinence de l’attaque. Drôle et détonant. RS

SPLEEN DADA

PRONOSTIC VITAL ENGAGÉ, Jacques Cauda, Sans Crispation Éditions, 128 p., 16 €

L’ineffable Jacques Cauda revient et sa lubricité est toujours aussi redoutable. Néanmoins, elle se dore cette fois-ci la panse sous un double prétexte romanesque foutraque et ambulatoire, sorte de rêverie fétichiste autour de Léa Seydoux et de Jean-Pierre Chevènement (!). Oubliées, les désagréables digressions sadiennes de son précédent opus, ici on tutoie quelque chose de plus léger, de plus enlevé, où brillent ici et là quelques phrases-pépites, quelques morceaux de mica-poème sculptés finement ou martelés à coups de spéculum. Avec en toile de fond Paris et le quartier de la Contrescarpe, mille-feuille d’impensés névrotiques entrevu comme une hallucination à la Léon-Paul Fargue, un voyage dans le temps aux allures de bad trip réconfortant, de traité d’occultisme dada ou de liste de courses façon Pérec. Une belle curiosité. Marc Obregon

LES MORTS ONT BON DOS

LE TUTOIEMENT DES MORTS, Alexandre Billon, L’Arbre Vengeur, 306 p., 19,90 €

En 63 chapitres très courts et parfaitement ciselés, Alexandre Billon décrit le voyage mental complexe qui lui permet d’embrasser le souvenir de son père disparu – et de l’aimer enfin. Livre sur le deuil, Le Tutoiement des Morts n’est pas désespéré pour autant : au contraire, il y a dans ce kaléidoscope mémoriel des couleurs intenses et vives, une joie solaire qui éclate par fulgurances soudaines, grâce à une écriture poétique et allusive qui se donne les moyens de sa représentation – dans les meilleurs moments on se croirait dans Le Miroir de Tarkovski, autre grande œuvre qui reproduit à merveille la qualité poreuse et instable du souvenir d’enfance. Au passage, Billon pose simplement des questions vertigineuses, convoquant Pascal et Descartes – avec en point d’orgue une réflexion sur le fameux syndrome de Capgras, cette affection psychiatrique qui fait croire à certains que tous leurs proches sont des sosies. Et si les souvenirs n’étaient précisément que ça, des sosies ? MO

UN GOETHE FRANÇAIS

ŒUVRES, O.V. de L. Milosz, Gallimard Quarto, 1 280 p., 32 €

« Ce prince lithuanien, ce grand poète, ce grand homme est notre Goethe français », écrivait Paul Fort en 1939, à la mort d’O.V. de L. Milosz. Milosz ? Avec ses initiales en forme de nom de code (Oscar Vladislas de Lubicz-Milosz, mais il a changé plusieurs fois de signature), c’est le type de l’écrivain à la fois connu et inconnu – à tel point qu’on le confond parfois avec l’autre Mi?osz, Czes?aw, bien plus jeune. Né en 1877, arrivé à Paris en 1889, il commence en dandy et poète fin-de-siècle, dans la continuité du symbolisme ; il touche ensuite au roman (L’Amoureuse initiation, 1910), au théâtre, au conte, à la philosophie, à l’exégèse biblique. Valéry, Supervielle, Gide l’admirent, Bachelard l’étudie. Il mène à partir de 1918 une intense activité politico-diplomatique en faveur de la Lituanie de ses aïeux, devenue indépendante… Christophe Langlois et Olivier Piveteau ont réuni l’essentiel de son œuvre – ainsi que de nombreux inédits – dans ce superbe volume avec préface, biographie, notices et photos. Bernard Quiriny

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