YES WE KANT
La Chose en soi d’Adam Roberts, Denoël, 406 p. – 23 €
S’appuyant sur la Critique de la raison pure de Kant, qui sert d’armature au livre, Adam Roberts signe un roman de science-fiction fascinant, entre expérimentation, comédie noire, thriller et métaphysique soft. Partant du principe que la perception du réel est en partie façonnée par la conscience et que ce même réel a peu de chance de coïncider avec cette perception limitée par des paradigmes tels que temps et espace, l’auteur britannique a imaginé une quête hors du filtre protecteur des sens en direction de la dite Chose en soi. Partagé en douze sections calquées sur les catégories kantiennes, le roman s’articule autour d’un antihéros flamboyant de malchance – ou quand The Thing de Carpenter rencontre Kant sur fond de Paradoxe de Fermi et d’IA.
En 1986, deux scientifiques isolés en Antarctique participent au programme de recherche de signaux extraterrestres. Si Charles est un brave type terre-à-terre, Roy est un être obscur possédé par les écrits du philosophe allemand et habité par une mission trouble. Un pacte absurde initié par Charles va rendre la cohabitation de plus en plus délétère, menant à une issue aussi dramatique que vertigineuse. En 2017, Charles est un homme ravagé, marqué dans ses chairs et hanté par des visions terribles. L’astrophysicien devenu éboueur est alors réquisitionné par un étrange institut au sujet de l’incident ayant eu lieu 30 ans plus tôt sur la base polaire – début d’une course furieuse au-delà de la connaissance sensible. À grands traits, quelles seraient nos perceptions des phénomènes et des choses si les catégories kantiennes qui les sous-tendent étaient modifiées ?
En alternance, de courts récits aux styles contextualisés viennent illustrer le propos. D’une errance frivole et lovecraftienne dans l’Allemagne de 1900 au contact de La Guerre des mondes de Wells, nous voilà projetés dans l’utopie futuriste Kant Appliqué où le crime ultime reste le viol du sens de l’empathie. The Thing itself est selon l’auteur, himself, un roman sur les raisons de croire en Dieu d’un point de vue athée. C’est en tout cas un travail exigeant, menant à de belles mises en perspective, mais qui reste un objet purement littéraire chargé de références et de jeux sur la langue elle-même. Enfin, outre l’aventure pure et l’effort ingénieux de vulgarisation de concepts complexes, c’est également un roman très drôle qui porte des réflexions pertinentes sur les contradictions de notre société. Brillant. Alain Leroy

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LATITUDE BURLESQUE
Le Silence des carpes de Jérôme Bonnetto, Inculte, 294 p. – 18 €
Le décor d’un roman influence-t-il sa tonalité ? L’an dernier, Jérôme Bonnetto publiait La Certitude des pierres, premier roman sis dans un village de chasseurs. Récit sec, tranchant comme un couteau, légèrement grandiloquent. Le revoici avec Le Silence des carpes, dont l’action se déroule à… Blednice, en Moravie (République tchèque). Récit burlesque, alcoolisé, porté sur le comique de situation et l’autodérision. CQFD ! Ce changement de cap s’explique par le fait que l’auteur, qui vit à Prague, a voulu rendre hommage à ses amis Tchèques. C’est réussi, foutraque et débonnaire. Il y a d’excellents gags (« J’appris que le mot nevestka désigne une prostituée alors que nevesta est la mariée et qu’il vaut mieux ne pas se tromper »), une foule de clins d’œil au cinéma, et diverses allusions à L’Homme-dé, le roman de Luke Rinehart (qui n’était pas tchèque). En Moravie, s’enchante le héros, « je touchais à quelque chose qui ressemblait à la liberté ». On comprend qu’il veuille s’y réfugier. Bernard Quiriny

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CHARME BANCAL
Les Ultimes de Xavier Bourgine, Grasset, 214 p. – 20 €
Xavier Bourgine signe avec Les Ultimes un premier roman qui semble en fait en contenir deux – de là son tiraillement, son charme bancal. C’est, d’abord, une histoire de garçons : deux jumeaux et un troisième larron, donc un trouple, le larron ayant compris qu’il n »aurait pas un frère sans l’autre. Ils fréquentent Normale et l’EHESS, sont remplis d’idées sur le réchauffement du climat, se croient la dernière génération capable d’inverser les choses ; ils montent un think-tank, lancent un cycle de conférences, etc. Cet aspect « politique » du récit, parfaitement inintéressant, est sans cesse perturbé par les mouvements au sein du trouple, qui se fait et se refait. « Et ils vivent, et ils voyagent, et ils font l’amour, et ils se querellent ». Puis la comédie de mœurs bascule à mi-chemin : l’auteur change de point de vue, délaisse l’avenir du monde, se recentre sur l’intimité bizarre des deux frères, incestueuse, gênante. Un roman inclassable, léger et sulfureux, badin et grave. Jérôme Malbert






