PÉNIBLE
Que faire de Yann Moix ? L’écrivain- cinéaste-polémiste semble se poser la question lui-même. Il faut bien régler ses impôts, et les plateaux de télé payent de moins en moins. Si nous avions trouvé à son gros et sourcilleux journal intime quelques qualités (essentiellement imputables à sa besogneuse vacherie) ce dernier opus, vraisemblablement écrit sur un bout de nappe pendant un transfert à l’aéroport de Pékin, est non seulement d’une totale innocuité mais il semble de plus écrit pour des lecteurs en état de mort cérébrale. Ce dialogue entre Moix et un officier des douanes nord-coréen pour tenter d’obtenir un visa voudrait sans doute renouer avec la tradition du dialogue philosophique, où les différences de points de vue éclairent et amusent. Moix se contente de se servir la soupe à lui-même, aligne les blagues sinistres, s’auto-cite à tour de bras comme si son œuvre et sa vie en valaient la peine – tout en soulignant au Stabylo chaque sous- entendu pour les quelques retardés au fond de la classe qui n’auraient pas compris. Pénible. Marc Obregon

VISA, YANN MOIX, Grasset, 96 pages, 13€
UNE ÉTRANGE PARENTHÈSE
Piémont, 1915. Tandis que la guerre fait rage, le jeune Giacomo succède à son grand-père dans son étrange profession : caviè, ramasseur de cheveux de femmes pour la fabrication de perruques. Ses tournées le conduisent dans des fermes isolées, un « petit monde reclus et lointain, peuplé de femmes sans hommes et de solitude », où il tente de convaincre les intéressées de se laisser couper les nattes pour un peu d’argent… Inspiré d’une histoire vraie que documentent aujourd’hui divers ouvrages et un musée à Elva, de l’autre côté des Alpes, L’Inventaire des nuages tient du roman social et d’une forme de nature writing à l’italienne : Faggiani décrit d’un côté les conditions de vie des caviè et de leurs clientes dans les hameaux, de l’autre les paysages grandioses et rudes de la vallée de la Maira. Paisible, délicat, délibérément lent, le ton désarçonne un peu ; il faut adopter la disposition contemplative et quiète que l’auteur attend du lecteur et faire ainsi du roman ce qu’il souhaite, une parenthèse, comme un retour aux sources. Bernard Quiriny

L’INVENTAIRE DES NUAGES,
FRANCO FAGGIANI, Paulsen, 300 p., 22 €
SCÈNES DE LA VIE DE BOHÊME
Il y a un don des écrivains italiens pour capter quelque chose de la vie qui passe par de l’anecdote sublimée, des moments rendus sur leur vif, des croquis au trait percutant. C’est en tout cas une idée que je me suis faite à partir de plusieurs lectures transalpines et que ce livre de Francesco Forlani, traduit en français pour ce printemps, vient confirmer à un tel point que je ne vais pas de sitôt en démordre. Rassemblant des scènes et des souvenirs en une trentaine de chapitres comme autant de cases sur le Monopoly de sa jeunesse parisienne, au milieu des années 90, à travers toutes les saisons et les divers arrondissements, Forlani fait renaître à merveille la bohême littéraire et artistique à laquelle il appartint, cosmopolite, idéaliste et fauchée, comme toutes les bohêmes, non plus à Montparnasse sous l’égide d’André Breton, mais à Bastille, dans le Marais ou à République et sous celle de Milan Kundera. Une bande fluctuante s’agrège dans l’aventure d’une revue, La Bête étrangère, écume les bars et les vernissages, écrit avec passion, galère avec enthousiasme, étudie la faune et la flore de ce Paris du Café Charbon, des cabines téléphoniques et de l’attentat du métro Saint- Michel. Vif, pétillant, foutraque et terriblement émouvant. Romaric Sangars

PARIS SANS PASSER PAR LA CASE DÉPART, FRANCESCO FORLANI, Ardavena, 300 p., 17,50 €
COMÉDIE D’EHPAD
Le grand âge et les maisons de retraite inspirent les écrivains ; on pourrait dater le début d’une sorte de vague du Rhésus d’Héléna Marienské, en 2006, et le phénomène pourrait s’amplifier à l’avenir, en écho à l’affaire des maltraitances à dans les EHPAD. Corinne Hoex pénètre dans cet univers sur un mode humoristique avec Les Reines du bal, petit livre donné pour un roman mais qui tient du recueil de nouvelles avec des personnages récurrents, résidentes – vieilles dames exclusivement – de la maison de repos (comme on dit en Belgique) « les Pâquerettes ». Saynètes, monologues, anecdotes, l’écrivaine met en scène des femmes décaties mais pleines encore de fiel et d’ardeur à nuire, polissonnes, dessalées, grinçantes, caustiques. Cet humour noir les rend dignes et aimables, le titre sous cet angle étant très bien vu. Le style est soigné, concis, impeccable : pas un mot de trop, chaque mot est à sa place, tous les effets sonnent juste. BQ

LES REINES DU BAL, CORINNE HOEX, Grasset, 90 p., 14 €
ROMAN D’ASILE
«Il est nu et cru comme une citerne en béton armé, gelé et suant le sang des morts. Un fou tout seul marche vite, comme sur une route principale. – C’est bien par ici qu’on va à Lucques ? » C’est dans un asile près de Lucques, justement, que séjourne en 1933 le peintre et écrivain Lorenzo Viani, pour dépression. Sa fréquentation des aliénés lui inspire La Clé dans le puits, série de textes en prose et en vers, proches parfois du fragment, qui sont autant de portraits de fous, écrits dans une langue colorée, exubérante, expressionniste, remplie, explique le traducteur Patrick Vighetti, de mots venus du dialecte local, de termes étrangers, d’argot militaire. Pièce peu connue de la littérature asilaire, ce livre célèbre les pauvres hères et les marginaux comme autant d’alliés involontaires de l’auteur dans son rejet du monde. Ce livre étrange sera son dernier : il meurt l’année suivante, bien en cour auprès du pouvoir mussolinien qui lui passe volontiers commande, alors qu’il se proclamait anarchiste. BQ

LA CLÉ DANS LE PUITS, LORENZO VIANI, La Fosse aux ours, 172 p., 20 €
LE COMPLOT DES RUCHES
Écrire un premier roman à 70 ans, c’est déjà une gageure. A fortiori lorsqu’on se met dans la peau d’une étudiante de 20 ans qui s’émoustille pour une autre jeunette – une originale aux personnalités multiples, investie dans un drôle de complot à base d’abeilles. On pourrait craindre le pire, dans ce qui s’annonce comme une romance lesbienne et révolutionnaire sur fond de France macroniste en pleine débandade. Mais non : le journaliste Bertrand Reumaux montre une belle lucidité lorsqu’il s’agit de saisir l’air du temps, et il est tout à fait à l’aise, assez mystérieusement, dans le rôle de la jeune fille. Comme tout premier roman qui se respecte, le livre souffre peut-être d’un trop-plein de bonne volonté : on y croise pêle-mêle une féministe oubliée, des intellectuels naufragés, un projet d’attentat écologiste pacifique et tout une galerie de personnages plutôt bigarrés. Malgré son ambition et son côté casse-gueule (on pouvait légitimement craindre le pensum-type du boomer) La Femme-Messie retombe toujours sur ses pattes, à la fois légère et grave – comme notre époque. Marc Obregon

LA FEMME-MESSIE, BERTRAND REUMAUX, Encre de Nuit, 330 p., 19,95 €
DÉCRIRE LES MUTATIONS D’UN MONDE
« Elle est là, autour de vous. Ne passez pas à côté — l’immédiat, le nôtre, le vôtre, celui du romancier qu’il attend… Faites New York ! » : voici, en 1902, les mots adressés par Henri James à Edith Wharton (1862-1937). C’est ainsi qu’elle se lance dans l’écriture de The House of Mirth (La Maison de liesse, 1905), roman de la haute société new yorkaise dans laquelle elle a grandi : son regard est acerbe, elle « satirise » un monde de privilèges dont elle pointe les pressions. Faut-il préciser que les nouveaux capitaines d’industrie sans scrupule vont alors affronter les familles des rentiers de la première Nouvelle- Amsterdam ? Les règles du jeu social sont bousculées. Malheur à ceux qui ne veulent pas les respecter. Avec Les Beaux Mariages (1913), L’Âge de l’innocence (1920) – prix Pulitzer 1921 – ou Vieux New York (1924), Wharton devient la romancière des mutations des classes sociales à « l’Âge doré » des Etats-Unis. Sa cruauté fait mouche, sa lucidité est sans concession, elle fait le prix d’une œuvre qui dénonce ensemble l’arrivisme conquérant, l’esprit clanique, la brigue, l’hypocrisie, la haute comédie des nouveaux riches. Ce quarto rassemble ainsi les romans d’un esprit libre ! Vincent Roy

CHRONIQUES DE NEW YORK,
EDITH WHARTON, Quarto-Gallimard, 1 280 p., 36€
BEAUX DÉBUTS
Thomas Desmond débute en littérature avec un roman intitulé Fin., ce qui est déjà une belle promesse, et sous le patronage de l’excellent Patrice Jean (en voici une autre), qui en signe la préface. À partir de la mort de son père, l’auteur retrace sa vie et, en partie la sienne propre, que le premier engendra : des débuts amoureux splendides sous le soleil marocain, le retour à Toulouse, la rupture, le repli sur la Touraine et l’alcool en charge du fils, l’union avec une nouvelle femme démolie par son divorce… Sans cesse la mort et la destruction guettent ces vies qui se dévalent comme une pente fatale. « La mort son péché mignon c’est le style carnaval. Maquilleuse, costumière, metteur en scène, le cancer généralisé son grand final, tous ses talents réunis en apothéose. » On le voit, le style, télégraphique, imagé, épileptique, est célinien en diable. Sans doute trop, et il faudra à Desmond tuer cet autre père pour accoucher de sa pleine maturité littéraire. En attendant, c’est tout de même un sacré début, ce Fin., qui donne très envie de connaître la suite. Romaric Sangars

FIN., THOMAS DESMOND, Nouvelle Marge, 276 p., 22 €
MAUVAIS REMÈDE
« Et si les baisses de concentration étaient faites pour améliorer le processus de pensée ? Et si nos succès et nos inventions étaient en partie attribuables à la dispersion de la pensée ? » Conclusion : laissez votre esprit vagabonder, vous n’en aurez que de meilleures idées. On s’en doutait un peu, en fait, à tel point qu’on n’avait guère besoin que Marina van Zuylen y consacre même les cent pages de ce petit livre un peu pédant, truffé de références à Montaigne, Nietzsche, Hegel et Virginia Woolf. Dans le même registre de la leçon paradoxale, préférez celui, autrement plus drôle, du philosophe américain John Perry, L’Art de la procrastination, traduit voici une douzaine d’années. Vous éviterez au passage de vous écorcher les yeux sur la tournure inventée ici par la traductrice, résulter en quelque chose : « L’agitation mentale que nous qualifions aujourd’hui un peu vite de trouble de déficit attentionnel n’a pas toujours résulté en ordonnances pour des médicaments psychotropes ». Sans façon, merci. Jérôme Malbert

L’ART D’ÊTRE DISTRAIT, MARINA VAN ZUYLEN, Flammarion, 108 p. 18€
FASCINANT PALIMPSESTE
Jean-Noël Schifano ne semble pas vouloir dévier de sa trajectoire et nous livre toujours plus ou moins le même roman. Surprise : on en redemande. Cette Archéologie d’un amour se lit d’abord comme un fascinant palimpseste, recueillant les couches de temps et d’expérience à travers une belle maîtrise de la langue – et de cette poétique propre à la région napolitaine que l’auteur explore depuis près de vingt ans. Sur un sujet éculé et pas vraiment soluble dans l’ère #metoo – une énième passion entre un écrivain vieillissant et une nymphette – Schifano déploie une formidable réflexion sur le temps et fait de la région de Naples le centre du monde. Comment pourrait-il en être autrement ? Au pied du Vésuve, dans les cendres de Pompéi et dans les Champs Phlégréens, c’est finalement toujours la même histoire qui se rejoue, le même combat mythologique contre les affres du vieillissement, cette malédiction qui est au cœur de l’atome. Un livre en forme de manifeste, placé sous le haut patronage de Dante, Pirandello et Ovide. On a connu pires références. MO

ARCHEOLOGIE D’UN AMOUR,
JEAN-NOËL SCHIFANO, Gallimard, 152 p., 18,50 €





