Skip to content

Les critiques littéraires du mois de septembre

Par

Publié le

1 octobre 2024

Partage

Chaque mois, L’Incorrect sélectionne pour vous le meilleur et le pire de l’actualité culturelle. Perles rares ou navets survendus, authentiques exploits ou pathétiques arnaques, ici se poursuit l’ambition de distinguer. À rebours de la tyrannie du médiocre, du politiquement convenable et du consensus, nos critiques vous redonnent le sens des hiérarchies. Place aux critiques littéraires de septembre.
© DR
© DR

AMPHIGOURIQUE

HOURIS, Kamel Daoud, Gallimard, 414 p., 23 €

Rendu célèbre en France avec son Meursault contre-enquête en 2013 qui fait écho à L’Étranger de Camus d’un point de vue algérien autochtone et qui reçoit alors le Goncourt du premier roman, Kamel Daoud a depuis fait preuve d’un courage pour le moins remarquable, notamment par sa critique des dérives politiques et islamistes de son pays, critique récompensée comme il se doit par une fatwa. L’intellectuel héroïque revient en cette rentrée avec un deuxième roman aussi attendu qu’ambitieux, et garant encore de sa combativité puisqu’il s’attaque frontalement à l’histoire récente de l’Algérie sous la forme d’une mise en scène expressionniste et brutale répondant au tabou officiel et judiciarisé qui entoure la guerre civile des années 90 (les islamistes se sont un peu lâchés durant cette période). Aube, une jeune femme aux yeux superbes et à la bouche muette depuis qu’une tentative d’égorgement l’a privé de l’usage de ses cordes vocales raconte mentalement le drame personnel et national au fœtus qu’elle porte en elle mais dont elle a prévu de se débarrasser afin, notamment, que le bébé possible ne subisse pas le sort réservé aux femmes dans son pays. Alors oui, comment ne pas saluer une telle vigueur et une telle audace ? Sauf que formellement, contrairement à ce qu’on entend de-ci de-là depuis la mi-août, le résultat n’est vraiment pas à la hauteur. Archi-bavard, redondant, kitsch, outrancier, Houris est parfaitement indigeste. Tout y est surligné, clignotant, d’un symbolisme grossier, d’une poésie puérile et martelé huit fois de suite. Dommage. Romaric Sangars


UN BEAU ROMAN MÉLANCOLIQUE

PRESCRIPTIONS, Jean-Marc Parisis, Stock, 226 p., 20 €

Le narrateur est à l’âge mûr, on lui diagnostique une maladie supposée ne lui laisser que quelques mois. Au même moment, il reçoit une photo de ses dix-huit ans, en compagnie d’une amie qu’il n’a plus revue depuis lors, et qui ne répondra pas à ses tentatives de la joindre. Ce cocktail pronostic vital + surgissement du passé le propulse dans un entre-deux flottant, comme sur un promontoire d’où il peut embrasser du regard sa vie entière, passé, présent et l’inexorable clap de fin rassemblés… Le temps, les strates de vie qui s’empilent, tels sont les sujets de ce beau roman mélancolique où l’on voit le héros se débattre, mollement, avec la perspective de passer de l’autre côté du miroir, et retourner sur ses traces. Cette quête personnelle a la dignité d’une enquête policière ; l’intrigue secondaire, à base de scandale médical et de prescriptions fatales, fournit un solide moteur auxiliaire au récit. Le style Parisis est là, élégant et souple, avec cette espèce de distinction relâchée reconnaissable de loin. Bernard Quiriny


SORORITÉ EN ACTION

JESSICA SEULE DANS UNE CHAMBRE, Joy Majdalani, Grasset, 240 p., 19 €

Une jeune Parisienne se retrouve sans plan de sortie un soir d’Halloween, sa frustration la pousse à « swiper » sur une application de rencontres jusqu’au rendez-vous dans un bar avec un inconnu, a priori calamiteux puis de plus en plus convaincant. Dès les prémices du flirt, l’ombre d’une ex s’introduit dans le jeu de séduction, d’abord simple surnom sur un écran qui s’éclaire, mais qui va bientôt se muer en obsession parallèle pour Jessica, la nouvelle, tandis que Louise, l’antérieure, donc, déçue dans ses espérances d’une nouvelle vie, revient vers l’homme du passé en surprenant cet obstacle. Le jeu du désir se transforme vite en rivalité féroce et la romance moderne en concurrence archaïque. Habilement conçu, doué de quelques belles formules (« Qu’est-ce qu’un homme sinon un fort érigé pour la démolition ? »), assez finement psychologique et sachant jouer avec les leviers contemporains, le second roman de Joy Majadalani ne parvient pas pour autant à dépasser l’anecdotique. Mais comme l’autrice n’est pas dépourvue de moyens, on attendra le troisième. RS


LES JOYAUX DE LA REINE

LA REINE DU LABYRINTHE, Camille Pascal, Robert Laffont, 405 p., 22,50 €

Exercice de style difficile que le roman historique, souvent acculé aux pires marges de la littérature ménagère. Camille Pascal tire une fois de plus le genre vers le haut avec un roman dense, servi par un style exigeant, qui éclaire l’archi-connue affaire du collier de Marie-Antoinette sous un jour relativement inédit, en faisant la lumière sur la personnalité de Jeanne de la Motte-Valois, intrigante dont l’escroquerie abîma l’image de la Reine de France et contribua en partie au succès de la révolte jacobine. Construit comme une véritable enquête policière, l’ouvrage donne la part belle à une foule de personnages secondaires qui confèrent à cette période chaotique une chair consistante. Les connaissances de Pascal lui permettent de dépeindre les lieux comme si on y était, mais en évitant toujours le ronronnement encyclopédique. On n’échappe pas bien sûr à un certain académisme, mais les amateurs de la période seront satisfaits – et les vieux royalistes dont nous sommes, confortés dans l’idée que la Révolution constitua, à défaut d’une révolte populaire, une savante ingénierie sociale orchestrée dans les hautes sphères. Marc Obregon

Lire aussi : Éditorial de Romaric Sangars : LES ÉLUS, LES INCLUS ET LES ILLISIBLES

LA GRAVITÉ ET LE FANTASME

L’EFFET MAGNANI, Mikaël Hirsch, Le Dilettante, 17 €, 160 p

En 2021, Mikaël Hirsch découvre à l’occasion du soixantième anniversaire du premier vol habité dans l’espace que Youri Gagarine, le héros de cet exploit soviétique, déclara, une fois rejointe la nuit stellaire, une phrase assez peu conventionnelle : « Je salue la fraternité des hommes, le monde des arts et Anna Magnani. » Cet étrange hommage du Prométhée rouge en orbite à une actrice italienne sur le déclin ne laisse pas de fasciner l’écrivain. Comme il aime expérimenter, par le prisme de la littérature, les hypothèses les plus folles, il emploie ce roman à prolonger son obsession jusqu’à imaginer une rencontre entre ces deux êtres que seule une gloire désaccordée unit, et des fantasmes, peut-être, mais que tout le reste sépare. Hirsch enquête, alterne les destins, joue avec les circonstances et les contrastes, et rassemble au passage mille indices afin d’étayer la jonction possible ou rétroactive. S’il extrait de cette lubie magnétique peu de vérité tangible, il en tire beaucoup d’éclats littéraires. Brillant et singulier. RS


ENVOÛTANT

L’HEURE BLEUE, Peter Stamm, Christian Bourgois, 234 p., 21 €

Monologue intérieur d’Andrea qui tente de réaliser un documentaire sur un écrivain suisse allemand vivant à Paris en compagnie de Thomas, son petit ami, avant que ne périclitent le couple comme le film, la voix du sujet capte tout : réel, images créées ou visionnées, pensées parasites, souvenirs, réflexions absurdes, et tisse peu à peu une dimension littéraire envoûtante, comme un filet de mots qui ramènerait sur la page des morceaux d’existence encore vibrants. L’heure bleue, c’est un moment de lumière indistincte avant ou après la nuit et c’est dans ce clair-obscur énigmatique où baignent les destinées humaines que Stamm fait émerger des indices, des contours et des flammes avec un art exquis. « On ne devrait pas écrire de livres sur des sujets précis, a dit un jour Wechsler, en tout cas pas de romans. », se souvient Andrea, ce qui permet justement à Stamm de drainer un peu tout dans le sien : l’amour, l’art, l’étrange forme que prennent les vies, tandis que les échecs, les rendez-vous manqués et les fausses pistes créent un livre comme en creux de l’intrigue toujours déjouée. D’un charme absolu. RS


PÉRIPLE KAFKAÏEN

ANATOLE BERNOLU A DISPARU, Pauline Toulet, Le Dilettante, 253 p., 19 €

Un premier roman bien troussé, en forme d’enquête kafkaïenne dans un Paris légèrement halluciné (mais pas trop). Flirtant parfois un peu trop avec l’élucubration savante – le héros est un anthropologue défroqué persuadé que Lévi-Strauss a tué ses concurrents (une thèse par ailleurs troublante lorsque l’auteur nous met face à certaines coïncidences fatales) et qui cherche à tout prix à trouver dans Paris un itinéraire à la Perec – c’est-à-dire en passant exclusivement par des rues au patronyme dénué de « e ». Un peu trop appliquée parfois, la quête existentielle est mâtinée d’une excentricité qui peut s’avérer trop didactique et finalement assez sage. Il n’en reste pas moins quelques moments truculents et une galerie de personnages qui fait date – dont l’inévitable marabout des quartiers nord, figure devenue quasiment tutélaire du catalogue du Dilettante. Une fantaisie réjouissante mais encore un peu timorée, qui donne néanmoins envie de voir la suite. MO


VIE ET MORT DE LA MITTELEUROPA

LE DIPLOME D’OCTOBRE, Ludovic Roubaudi, Rue Fromentin, 330 p., 20 €

La naissance de L’Europe moderne, technocratique ou totalitaire, c’est sans doute le grand sujet romanesque du moment, dans lequel se sont engouffrés les plus grands (Vollmann) et les plus petits (Bellanger). Ludovic Roubaudi signe ici avec son neuvième roman une sorte de percée en biais, utilisant l’uchronie politique avec subtilité et panache. Interrogeant en profondeur les mutations inévitables de la monarchie autrichienne, Roubaudi met en scène l’effritement des identités nationales, à travers le destin d’un intellectuel de génie, Ephias Sauertieg, figure tragi-comique sur laquelle pèse le destin entier d’une nation – contre son gré. Il y a presque un souffle russe dans ce roman dense et complexe, qui mélange les genres et multiplie les références, sans jamais se saborder. L’antidote parfait au pénible Continent de la Douceur. MO


UN PROPHÈTE ÉGARÉ

DRIEU LA ROCHELLE, L’EUROPE AVANT TOUT !, Thomas Gerber, La Nouvelle Librairie, 208 p., 16,20 €

Fascinant, compromis, suicidé : Drieu a fourni tous les éléments pour entrer dans la légende noire de la littérature du XXe siècle. Mais ce sont là autant de raisons de malentendus sur sa pensée et son œuvre presque toujours interprétées en fonction du virage fasciste et de l’acte final, et par ce biais détournées et dévaluées dans leur dimension politique. Or, qui a lu Mesure de la France, son essai de 1922, sait que la pénétration et la hauteur de vue du jeune Drieu laissent d’autant plus ébahi qu’elles prémuniraient tant du retour de la guerre en Europe que de la tentation totalitaire. Avec cet essai qui prend l’exigence d’une construction européenne comme fil rouge de l’évolution intellectuelle et politique de Drieu, Thomas Gerber clarifie avec brio son parcours, en révèle la cohérence comme les paradoxes, tout en corrigeant de nombreux contresens entretenus par certains de ses analystes. Sans l’exonérer de ses erreurs de jugement, lesquelles s’avérèrent aussi phénoménales que ses visions prophétiques, Gerber nous relie aux méditations de ce Français d’Europe qui sont toujours d’une actualité terrible à l’heure où la construction européenne se fait bien ; mais contre l’Europe. RS

EN KIOSQUE

Soutenez l’incorrect

faites un don et défiscalisez !

En passant par notre partenaire

Credofunding, vous pouvez obtenir une

réduction d’impôts de 66% du montant de

votre don.

Retrouvez l’incorrect sur les réseaux sociaux

Les autres articles recommandés pour vous​

Restez informé, inscrivez-vous à notre Newsletter

Pin It on Pinterest