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Les critiques littéraires du mois

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Publié le

30 octobre 2020

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Les critiques littéraires du mois d’octobre par Bernard Quiriny, Romaric Sangars et Alain Leroy.

TOUJOURS CLASSE ET DÉSINVOLTE

Les Démons de Simon Liberati, Stock, 334 p., 20,90 €

Les romans de Simon Liberati sont des objets bizarres, foutraques, scintillants, comme des bijoux monstrueux. Celui-ci replonge en 1967, année qui fascine l’auteur (cf. Jayne Mansfield 1967), peut-être parce qu’il est attiré par les fins-de-siècle, la décadence, et que justement, « les termes “fin d’une époque” semblaient convenir à l’année 1967, pleine d’énergies nouvelles et toujours dans l’urgence des tensions internationales ». La mythologie des sixties se bouscule dans cette comédie extravagante où l’on croise Warhol, Capote, Aragon. Les héros portent des prénoms de conte gothique (Donatien, Taïné), et des noms de roman russe ; ils roulent en Maserati 3 500 GT Sebring, « une des plus jolies berlinettes des années 1960 » – toujours le goût de Liberati pour les petits bolides artistement carrossés, qui foncent. L’intrigue est désinvolte à souhait, sans importance ; on traverse le livre en état de légère ébriété, on le referme avec l’impression d’avoir joué dans un film de Losey. Expérience improbable et chic, avec un petit côté Morand – la vitesse et les fêtes – rehaussé d’accents pop. Bernard Quiriny

TOUJOURS DÉLIRANTE ET VAINE

La Discrétion de Faïza Guène, Plon, 252 p., 19 €

Portrait d’une famille d’immigrés algériens : la mère, 70 ans, « tellement d’amour qu’une centaine de fils et de filles pourraient se le partager », et quatre enfants adultes. Dès le début, le roman tourne au tract. Tract contre la Francequi accueille mal ses immigrés, « douée pour leur confisquer leurs espoirs et enterrer leurs rêves dans des milliers de petits cercueils. » Tract contre la voisine et son gros chien, Kaiser (!). Contre les « éditorialistes et autres polémistes islamophobes à qui on donne la parole pour beugler leur haine la bave aux lèvres ». Contre les fonctionnaires ultramarins qui« n’honorent pas la mémoire de leur admirable compatriote Frantz Fanon ». À un moment, l’une des héroïnes, chez lepsy, raconte un rêve. Elle est au restaurant avec sa mère ; des CRS débarquent, font coucher tout le monde, puis desmilitaires les canardent à la mitraillette. L’un ressemble à Le Pen, « il rigole, il a l’air trop heureux ». Littérairement, çane vaut rien, mais comme document sur le délire de persécution, c’est intéressant. Bernard Quiriny

Lire aussi : Bertrand Lacarelle, retour au Graal

BRETAGNE MÉLANCOLIQUE

La Faucille d’or d’Anthony Palou, Le Rocher, 150 p., 16 €

Pas totalement au bout du rouleau, mais pas loin, le journaliste à la dérive David Bourricot est expédié dans le Finistère par sa rédaction parisienne afin d’enquêter sur un supposé trafic de coke et la mort suspecte d’un marin pêcheur. On attend des résultats express, mais surtout que l’air breton lui remette les idées en place. De retour sur les terres de son enfance, c’est surtout la mélancolie qui domine. En fond : les souvenirs de chers disparus et un couple qui part à vau-l’eau. Pour autant, le décor sur place est loin d’être déplaisant, surtout que l’alcool coule à flots et que l’on sait rire des tours les plus funestes. Très vite, des personnages hauts en couleur vont s’imposer, notamment dans le bistro où le Parigot prend ses marques. Entre le Toulouse-Lautrec local, la jolie veuve et le marin bourru, quelques fantômes se disputent les restes d’un monde finissant, braqués vers le crépuscule. Bref, des scènes touchantes et un beau petit roman hanté que l’on traverse comme dans un rêve chargé d’écume et de nostalgie. Alain Leroy

POINGS ET COCHETS

La Colère d’Alexandra Dezzi, Stock, 224 p., 18,50 €

Le second roman d’Alexandra Dezzi, moitié de ce duo de rap féminin du début des années 10 appelé Orties, revêt plutôt l’allure d’un récit brutal et clinique : celui d’une liaison de la narratrice avec son prof de boxe, à la fois sensuelle, sinistre et toxique. C’est en tout cas le fil principal, où les séances de baise succèdent aux entraînements pour mieux confondre l’étreinte et le combat, avec l’impression qu’il s’agit d’apprendre à survivre en s’en prenant plein la gueule – foutre et sang mêlés. Le « je » est celui de la conscience de la jeune femme observant agir à distance, tandis qu’un « elle » enfoui surgit par instants. À cette diffraction du moi répond une suite d’hommes nommés par chiffres : 3, 2, 1… Des maladresses, mais aussi des uppercuts (« Tu as l’impression d’être une pute rémunérée par la sensation de vivre. »), et surtout une démarche entière, sans complaisance, qui nous rappelle qu’au contraire des prétentions du gros Bourdieu, seule la littérature peut être comparée à un sport de combat. Romaric Sangars

Lire aussi : Typologie du cataclysme

FÉMININ PLURIEL

Liv Maria de Julia Kerninon, L’Iconoclaste, 288 p., 19 €

Jeune écrivain multi-primé, Julia Kerninon démontre encore, avec Liv Maria, sa maîtrise et sa singularité. Ce portrait de femme mené d’une plume alerte nous présente la fille d’un couple franco-norvégien croissant dans son île minuscule et sauvage avant que de découvrir le monde et les hommes, se métamorphosant au gré des amours et des paysages jusqu’à ce que sa première passion ne la rattrape au moment de s’installer en Irlande avec son futur mari. Ce sont les âges de la femme, au sens klimtien du terme, qui sont mis en scène par les feux des circonstances. De la jeune fille naïve, farouche et passionnée à la mère régnant sur son petit monde, en passant par la maîtresse-aventurière, Liv Maria enchaîne les mutations et reste insaisissable, pour nous comme pour elle. Ce subtil drame de l’identité joue de ressorts parfois peu vraisemblables, mais le sens du rythme et de la phrase de Kerninon y remédie. Pourtant, et en dépit du charme du personnage, on reste un peu sur sa faim. Un roman brillant au potentiel sous-exploité. Romaric Sangars

INÉGAL MAIS TONIQUE

La Position de Schuss de Loris Bardi, Le Dilettante, 22 p., 17,50 €

Quand on fait bien son métier, mieux vaut n’en pas changer. Surtout quand on est chirurgien orthopédique pour stars dans une clinique de New York, comme Thomas. Quelle idée, vu son poste et son salaire, de se lancer dans l’écriture ! D’autant que les écrivains sont censés picoler, et que l’état d’ébriété n’est pas souhaitable en salle d’opération… Ce roman-comédie dans le New York de la jet-set (artistes, galeristes, romanciers) s’offre le luxe d’intégrer dans son casting plusieurs guest-stars, dont Jonathan Franzen et l’artiste Michel Blazy. Dans l’ensemble, c’est scintillant, drôle, décousu, inégal et tonique, avec des scènes rafraîchissantes. Avis aux amateurs de médecine : on apprend bien des choses sur la chirurgie orthopédique, l’arthrose et les problèmes articulaires. L’analogie entre le travail sur les os et la sculpture d’art est insolite, mais tout à fait convaincante. Bernard Quiriny

Lire aussi : Critiques littérature du mois

PORTRAIT SURRÉALISTE

L’Amour égorgé de Patrice Trigano, Maurice Nadeau, 236 p., 18 €

En 1920 paraissaient les Champs magnétiques de Breton et Soupault. En 2020, les publications sur le surréalisme et son époque se multiplient :après la biographie de Jacques Rigaut par Jean-Luc Bitton et celle du peintre Eugene McCown par Jerome Kagan,c’est au tour de René Crevel d’être mis en vedette, sous la forme non d’une biographie mais d’un roman, signé Patrice Trigano. Pourquoi un roman ? Pour « sacrifier l’exactitude sur l’autel de la vérité », explique l’auteur, qui se donne toute liberté de focaliser sur les aspects qui l’intéressent – l’enfance malheureuse de Crevel, sa bisexualité, son rapport à Breton – et d’imaginer des scènes et dialogues entre les protagonistes. Le bottin poétique et artistique des années 1920 défile, Aragon, Éluard, Péret, Cocteau, Dalí, Desnos, sans oublier Nancy Cunard. Moins roman que portrait romancé, cette reconstitution de l’époque et du milieu surréaliste vaut le coup d’œil, et passionnera les amateurs d’histoire littéraire. Bernard Quiriny

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