Les souffrances du jeune Stromae
Multitude, Stromae, Polydor, 15,99€
Cela faisait neuf ans – et pas un de moins – que l’on n’avait pas eu de nouvelles du maestro du plat pays. En effet, après la sortie de Racine carrée en 2013, le chanteur s’était fait très discret, préférant se consacrer à son label Mosaert et à sa ligne de vêtements unisexe. La faute à un burn-out artistique, paraît-il, mais aussi à une santé défaillante. Le voilà enfin de retour avec Multitude, un nouveau disque aussi riche musicalement que trivialement neurasthénique. En effet, si l’album commence sur une note optimiste et combative avec le morceau « Invaincu » inspiré par la victoire du chanteur sur la maladie, on glisse rapidement dans le pathos avec des morceaux larmoyants à souhait. En petit Schopenhauer de la pop belge, le jeune Stromae explore les affres de l’existence humaine en abordant des thèmes aussi contemporains que la dépression (« Mauvaise journée »), les couples mal assortis (« Pas vraiment ») ou la solitude (« La solassitude »). Il est vrai que la musique de Stromae n’a jamais été un hymne à la joie – la faute sans doute à l’histoire personnelle du chanteur – mais on aurait préféré moins de misérabilisme. Au niveau des textes, on frôle parfois le grotesque le plus accompli voire le scatologique franc comme dans le titre «C’est que du bonheur » qui aborde la question de la paternité sous l’angle des couches-culottes maculées. Sans doute l’influence d’Orelsan qui, comme l’a avoué l’intéressé dans une récente interview pour le média Brut, donnerait régulièrement au chanteur un coup de main sur la rédaction de ses textes? Bien sûr, tout n’est pas à jeter dans l’océan de tristesse qu’est Multitude: l’interprète de « Formidable » a toujours le pouvoir de susciter des émotions sincères, qu’il aborde la tragédie du suicide dans « L’enfer » ou qu’il fasse l’éloge des invisibles de la République avec « Santé » ou encore qu’il se mette dans la peau d’un fils de prostituée dans « Fils de joie ». Jamais moralisateur, Stromae évite tout parti-pris politique à l’exception d’une timide dénonciation du machisme sur la chanson « Déclaration ». Musicalement, Stromae a choisi de miser sur l’exotisme de la musique du monde mais l’utilisation d’instruments méconnus comme la vièle chinoise erhu, la flûte persane ou la charango andin dissimule mal l’indigence des rythmiques que l’artiste compose dissimulé derrière l’écran de son ordinateur. Décevant. Mathieu Bollon

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Irrésistible
Hima, David Aubaile & Julien Tekeyan, Profile-on-air, 14,99€
Voici un album qui ne s’entend pas mais qui s’écoute… et plusieurs fois, probablement, avant de rentrer dans « La Décadanse, The Avengers » en référence à «Chapeau Melon et bottes de cuir », « Kobagna », «Caterpillar », autant de titres qui ne livrent pas leur substance si aisément. HiMA, (« maintenant » en arménien) est rythmiquement imparable, et mélodiquement imprévisible. C’est fou, libre, ça se paie des faux-airs de Capharnaüm mais cela retombe toujours sur ses pattes! On comprend pourquoi en faisant un tour dans la biographie du pianiste-flûtiste David Aubaille. Quant à Julien Tekeyan, qui avoue rechercher en permanence profondeur, rondeur et chaleur dans son jeu de batterie et percussions, c’est précisément ce qui fait mouche ici. Curiosité et improvisation en chemins inconnus: voici les fils conducteurs de leurs explorations sonores imposant une vitalité formidable d’une joie contagieuse. Alexandra do Nascimento

Un virtuose éclectique
Odayin, Samuel Maingaud, InOuïe, 14,99€
Prix de saxophone au Conservatoire National Supérieur de Musique de Paris, Samuel Maingaud possède une formation classico-contemporaine robuste assortie d’un goût aussi sûr qu’éclectique en jazz, funk, électro, et traditions. Après les premiers prix de cinq concours internationaux et des collaborations avec l’Orchestre philharmonique de Varsovie ou l’Orchestre National de Bretagne, Maingaud n’a plus rien à prouver et manie aujourd’hui souverainement les duduks arméniens, avec les saxophones et flûtes pour les faire résonner au cœur du jazz, permettant à cet instrument trop rare d’échapper au seul cadre de la musique traditionnelle arménienne ! Odayin est un album de compositions plein de générosité réunissant une formation remarquable. La tradition s’associe à la modernité et l’élégance pour un résultat remarquable. Alexandra do Nascimento

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Synthèse instinctive
Our folkore, Louis Matute Large Ensemble, Big Wax, 14,99€
Our Folklore a pour vocation de créer un nouveau folklore à travers l’évocation de la beauté et de la violence du monde actuel. De mère allemande, Louis Matute a hérité d’elle la vénération des grands compositeurs et un goût pour l’harmonie; de son père hondurien, un élan festif qu’on retrouve dans « Renaissance ». Le jeune guitariste genevois désormais fameux pour sa dextérité surprend cette fois par son expression personnelle de la saudade lusophone. Louis réalise la prouesse de restituer fidèlement ce sentiment mélancolique empreint de nostalgie et d’espoir qui demeure intraduisible en français. Évitant l’écueil de la fusion facile ou maladroite, il glane des éléments signifiants d’un contexte particulier et les intègre à son univers musical où ils revêtent une nouvelle signification. Électrique dans un ensemble instrumental totalement acoustique, sa guitare joue les thèmes majeurs qui entraînent ensuite piano et cuivres dans des rythmiques nerveuses. Une écriture à la fois intelligente et épidermique. Alexandra do Nascimento

Pandémie sonore
At the hotspot, Warmduscher, Bella Union, 14,99€
On se sent parfois bête en écoutant un album. On se dit que l’on n’a rien compris, que nous sommes passés à côté d’un bijou trop étrange pour nos oreilles idiotes. Mais le dernier Warmduscher n’est pas non plus Le Sacre du Printemps. C’est un truc un peu usant. Comme un happening bruyant. Je me demande bien qui se dit: « Tiens, je vais me l’écouter pour la treizième fois en rentrant de l’usine ». Personne d’honnête, avouons-le. Tout ce post-punk pullule comme une vilaine pandémie sonore. Il faudra rendre des comptes. Cette vague sera tenue responsable de mille maux. Des tenues vestimentaires à pleurer jusqu’aux désastreuses mélodies. Ils en sont sans doute heureux. L’idée de ce disque est de se prendre pour Bowie et Iggy à Berlin en tapant des buvards de LSD frelatés. Parfois on se prend au jeu. L’autre partie du temps, on reste à la porte. On imagine que ces zozos doivent bien s’amuser en répétition. De là à vouloir y assister, il y a un monde. Un monde dont on reste irrémédiablement étranger. Emmanuel Domont

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Textes allemands et plages d’angoisse
Wir sind das volk, Laibach, PIAS, 14,99€
Après l’abominable The Sound of music en 2018, Laibach revient avec une bande originale théâtrale, un peu dans la lignée de son Also Sprach Zarathustra (2017), née d’une collaboration singulière. En effet, les musiciens slovènes avaient déjà travaillé avec le grand dramaturge allemand Heiner Müller en 1984 et une collaboration plus étroite avait été envisagée que la mort de Müller empêcha de mener à bien. Et puis Anja Quickert, la directrice de la société internationale Heiner Müller, proposa au groupe de mettre au point un spectacle posthume basé sur une sélection de textes du dramaturge. Voilà comment est né ce disque à la fois chic, snob et inquiétant, très volubile (des acteurs et actrices récitant les textes de Müller en allemand), composé de beaucoup d’extraits vivants et riche en atmosphères oppressantes ou soudain hystériques. Assez conceptuel, mais fascinant si l’on apprécie ce genre d’ambiance, et même grandiose à la fin. Romaric Sangars






