On serait tenté d’opter pour un de ces raccourcis journalistiques un peu faciles et de dire que l’œuvre du cinéaste chinois JZK est à l’image de son pays : démesurée, complexe et difficile à appréhender. Marqué par l’avant-garde et, notamment, par le cinéma de Robert Bresson, le réalisateur met en boîte son premier film de manière clandestine, en marge de ses études à l’académie de cinéma de Pékin. Xiao Wu, artisan pickpocket, hommage au fameux Pickpocket de Bresson, se fait remarquer par sa radicalité, son refus de la narration et l’emploi d’acteurs amateurs.
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Parmi eux, Zhao Tao, une jeune professeure de danse qui sera la vedette de son deuxième film, Platform, accouché dans la douleur et financé entièrement à l’étranger. Il faut dire que son style abrupt, sa description sans fard d’un monde ouvrier hagard et sans avenir effraie les autorités chinoises qui renâclent à lui donner des autorisations de tourner. La reconnaissance cannoise et la libéralisation de l’industrie cinématographique au début des années 2000 (quand le gouvernement chinois cesse de considérer le cinéma comme un «simple outil de propagande», conscient que le soft power nécessite une certaine souplesse), lui permettront enfin de s’émanciper et d’obtenir des budgets corrects. Dans une Chine en pleine transformation, il minore progressivement ses influences bressonniennes, et commence à bâtir une œuvre plus ample mais toujours aussi rétive à la narration. Frisant le documentaire, l’improvisation ou le théâtre filmé, monté à partir de centaines d’heures de rushes, le saisissant The World montre la Chine comme un laboratoire du mondialisme, quand Still Life, centré sur la ville de Fenshi, submergée par le monumental Barrage des Trois Gorges, révèle le visage de cette nouvelle Chine qui met toute son énergie à dompter sa terre, martyrisant au passage une population rurale vue comme une simple variable dans un cahier des charges.
Retour vers le futur
Les Feux Sauvages constituent l’œuvre-somme de JZK car il y utilise, comme matière première, vingt ans de rushes tournés tout au long de sa carrière pour appuyer une trame étique : les retrouvailles sans cesse retardées de deux amants à travers le temps et l’espace – sachant que dans un pays aussi immense que la Chine, l’espace est avant tout une question de temps. Sur cet argument simplissime, donc (qu’on retrouve dans In the Mood For Love, autre épitomé du cinéma chinois des années 2000), et avec l’aide de ces rushes qui constituent autant de poches d’inconscient du film, d’allers et retours, de commentaires sociologiques ou simplement contemplatifs, JZK reconstruit méthodiquement vingt ans d’histoire chinoise depuis son hors-champ, car en Chine, au-delà des grandes villes, tout est affaire d’hors-champ, la population étant majoritairement invisibilisée.
Muse suprême
Les Feux Sauvages est aussi et d’abord un hommage à Zhao Tao, la femme de JZK, et sa muse depuis les débuts. La caméra s’attarde sur elle avec une infinie délicatesse, avec une pudeur qui devient parfois étrangement érotique : un érotisme du regard, un érotisme du geste, quelque chose qu’on n’avait pas vu peut-être depuis Irène Jacob filmée par Kieslowsky. Zhao Tao illumine littéralement chaque séquence, portant en elle tout le mystère et toute l’indécidabilité d’un peuple qui semble souffrir de ne pas se connaître, mais dont le cœur, enfin écouté, communique désormais ses battements au monde entier. Dans une scène magistrale, l’actrice adresse à un robot un sourire plein de tendresse, comme si, par elle, l’humanité pouvait infuser jusqu’aux machines. Un chef-d’œuvre.
LES FEUX SAUVAGES (1 h 51), de Jia Zhang-Ke, avec Zhao Tao, Zhubin, en salles le 8 janvier.





