Souvenez-vous : il y a vingt ans, le cinéma patrimonial n’en était pas vraiment un. Le regretté Jean-Paul Rappeneau mettait en boîte l’œuvre la plus poussiéreuse du xixe siècle, Cyrano de Bergerac, pour en tirer un vaudeville flamboyant. Patrice Chéreau s’emparait de La Reine Margot d’Alexandre Dumas, roman plutôt mineur, pour en tirer un chef-d’œuvre ténébreux et gothique, presque un film de vampire… Le cinéma français semblait alors encore jouir d’un professionnalisme qui n’était pas incompatible avec la politique des auteurs. Vingt-cinq ans après, Pathé et Studiocanal lancent une grande opération d’adaptation des classiques de la littérature française, bien décidés à exporter massivement un légendaire français qui sonnera délicieusement exotique aux yeux du public étranger. Sauf que le métier a bien changé et que les producteurs s’apparentent désormais à des commerciaux anxieux, redoutant plus que tout de sortir de leur cahier des charges. Désormais, les films ne sont plus des œuvres mais des produits soigneusement marketés, d’autant plus s’ils doivent constituer l’écume d’un soft power hexagonal.
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French carcan
Le résultat, c’est un raz-de-marée de grosses productions mousseuses et compassées, trempées dans une mélasse numérique sépia pour faire comprendre aux cancres du fond de la classe qu’on est bien dans le passé, dans la patine de l’Histoire. Les Trois Mousquetaires, chose insignifiante et marronnasse, ou encore Le Comte de Monte-Cristo, pas vraiment indigne mais manquant singulièrement de mystère (surtout pour un pareil sujet) représentent bien ce mal qui pèse sur la production française actuelle, incapable de renouveler ses auteurs, et surtout incapable de mettre le peu qu’il lui reste aux mains de grosses « machines ». En confiant Les Misérables au petit faiseur Fred Cavayé, on était ainsi à peu près sûr de prendre un risque minimal, et d’avoir – au mieux – un gros film ronronnant et efficace. On était peut-être optimiste. Ceux qui ont lu Les Misérables savent que ce n’est pas ce gros roman de gogauche qu’on nous vend depuis des plombes, car Victor Hugo est bien plus malin que ça et sa fresque n’est pas tant un pamphlet politique qu’un théâtre humain viscéral, où chaque personnage détient une part d’humanité irréductible, aussi précieuse que soumise à de multiples nuances et à toutes les fluctuations de l’Histoire. Or Fred Cavayé n’y va pas de main morte dans la réduction au progressisme, dès les premières scènes (après l’inévitable et hideux plan d’ouverture au drone sur un Paris numérique tout droit sorti d’Assassin’s Creed) malheureusement peu surprenantes. Las, là où l’échec du film est sans doute le plus cuisant, c’est qu’il ne parvient à aucun moment à faire ressentir le souffle de l’Histoire, et ce alors que les moyens du cinéma moderne semblent justement faits pour traduire les envolées lyriques hugoliennes (à ce titre, on pourrait même dire qu’Hugo a inventé le travelling bien avant le cinéma, à considérer ses ouvertures magistrales qui survolent Paris comme un rapace…).
Lindon-porn
Mais non : le budget confortable du film (trente-sept patates quand même) ne se voit pratiquement pas à l’écran. La maison des Thénardier, la barricade finale rue de la Chanvrerie, le bagne de Toulon : tous les décors sont du niveau d’un épisode un peu friqué de Kaamelott, filmés en gros plans sans doute pour éviter de voir les rustines et les derniers coups de peinture. Une direction artistique paresseuse plonge les acteurs dans une léthargie proche du cosplayer sous Tramadol. D’ailleurs, aucun n’a l’air de jouer dans le même film : Bertrand Lavernhe se croit visiblement dans un Claude Zidi, Tahar Rahim dans un film Marvel et Camille Cottin cachetonne comme dans un épisode de Scènes de ménages. Ne boudons pas notre plaisir : le clou du film, c’est Vincent Lindon. Qui n’incarne pas tant Jean Valjean que… Vincent Lindon. Minéralisé, torréfié, mutique, sérieux comme un pape, le pauvre semble accablé tout au long du métrage par une constipation chronique particulièrement douloureuse. Le pire c’est qu’en essayant d’en faire une figure iconique, voire christique, Fred Cavayé tombe dans le comique involontaire, là où Grégory Gadebois, dans Jean Valjean (2025) avait opté pour un naturalisme tout en retenue, bien plus convaincant. Les Misérables version Cavayé, c’est avant tout du Lindon-porn, un film à la gloire de l’acteur : il est de chaque plan, lèvres pincées et mono-expressif, y compris lorsqu’il distribue pain sur pain dans une succession de scènes de baston grotesques qui nous rappellent à quel point les Inconnus étaient des visionnaires : « Valjean, t’es qu’un pédé ! »
LES MISÉRABLES (2H59), FRED CAVAYÉ, Avec Vincent Lindon, Tahar Rahim, Noémie Merlant de Fred Cavayé




