Pour le grand public, Jean-Paul Rappeneau c’est surtout Cyrano de Bergerac. Pour votre serviteur, c’est plutôt Les Mariés de l’An II, multi-rediffusé à Noël tout au long des années 80, et qui conservera toujours ce délicieux goût de vacances de fin d’année, cette odeur de feu dans l’âtre, ces coruscations de sapin illuminé – sans parler des yeux de Marlène Jobert, d’un vert surnaturel tout droit sortis d’une peinture baroque et qui n’a sans doute jamais été aussi belle, sanguine et virevoltante… Ah, cette scène de retrouvailles entre elle et Belmondo, pendant une danse villageoise, rien qu’à elle seule, elle résume le cinéma de Jean-Paul Rappeneau. Loin d’être statique comme les grincheux ont voulu nous le faire croire, bien au contraire : chez Rappeneau, les plans fourmillent de mouvement et les cadrages donnent toute leur ampleur à la valse des figurants, aux couleurs chatoyantes des décors… car Rappeneau, en admirateur de Michael Curtiz, est un cinéaste qui aime mettre en scène l’action à l’intérieur du cadre : danseurs, bretteurs, arnaqueurs ou espions voltigeurs… Comme un enfant qui manipule avec virtuosité ses figurines et ses jouets.
Et puis il y a Cyrano, bien sûr, pierre angulaire de son œuvre, sinon du cinéma français des années 90 : adaptation admirable emportée par un Depardieu au sommet de sa carrière et de son art, fleuron d’un cinéma patrimonial qui n’était point encore trop engoncé, ni dans une respectabilité pesante typée ORTF, ni dans une injonction au divertissement pompier. Une manière de prendre sa revanche sur le destin puisque Jean-Paul Rappeneau avait travaillé dès 1958 sur une adaptation avortée des Trois Mousquetaires que devait réaliser Jacques Becker… 25 ans plus tard, Cyrano de Bergerac dépoussière l’œuvre d’Edmond de Rostand – et un texte que le cinéaste lui-même trouve « boursoufflé » tout en le conservant tel quel, en vers, suscitant grâce à sa pugnacité un engouement populaire sans précédent, relançant même la mode des films d’époque, que l’on croyait balayée définitivement par les turpitudes et les flingues de la génération Besson…
Cinéaste picaresque, scénariste multitâches
Pas de quoi émouvoir davantage Rappeneau, le cinéaste, qui prendra son temps pour réaliser son prochain film, avec cette patience qui est celle des grands artisans – « artisans », c’est ce qu’on disait à l’époque en se pinçant le nez à l’idée qu’un véritable auteur puisse se contenter de vouloir plaire au public. Le Hussard sur le Toit, d’après Giono, entérinera cette aisance du réalisateur à filmer le picaresque, sans jamais oublier d’évoquer un fond historique plus complexe et plus ténébreux qu’il n’y paraît et sans jamais sombrer dans le révisionnisme – déjà dans Les Mariés, les révolutionnaires en prenaient discrètement pour leur grade…
Chez Rappeneau, sous les facettes brillantes du film populaire, il y a toujours une profondeur qui sommeille, comme le prouve également sa carrière de scénariste, qui contribue à complexifier un peu une image que l’histoire a voulu trop lisse. Ainsi Rappeneau le scénariste se montra aussi à l’aise chez Louis Malle et que chez Philippe De Broca, puisqu’il écrivit quelques films majeurs de l’un et l’autre, autant dire que le grand écart est consommé – entre Louis Malle le génie luciférien du cinéma français des années 70 et Philippe De Broca, chantre de la ligne claire et du divertissement décomplexé. Pour Malle, il écrivit Zazie dans le Métro, réputé inadaptable, et dont le script, allié à la virtuosité du metteur en scène, constitue probablement un cas d’école d’« expérimentation populaire ». Expérimental et populaire, c’est le cas aussi du Magnifique, génial film « méta » comme on dirait aujourd’hui, qui questionne les mécanismes du film d’action et interroge la question du héros – à travers un Bébel tour-à-tour agent secret pétaradant et écrivain timide se drapant dans l’imaginaire pour fuir la réalité.
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L’action, c’est-peut être le maître-mot de Jean-Paul Rappeneau le cinéaste : élevé bien loin de certains snobismes de la Nouvelle Vague, érigés en mantras créatifs, il n’a jamais caché ses passions adolescentes : les films de cape et d’épée, Rita Hayworth, le cinéma hollywoodien de l’âge d’or, le faste chantourné du technicolor. Il trace une voie parallèle en s’engouffrant tardivement dans la réalisation, mais avec panache, puisque son premier long-métrage, La Vie de Château, remporte le prix Louis Delluc en face de… Pierrot le Fou. On reprochera parfois à Rappeneau de trop céder aux sirènes de son temps, ou de faire des films trop impersonnels, des projets de producteurs, c’est oublier qu’il irrigue soigneusement chacun de ses films avec une culture classique tout à fait consommée (Tour Feu tout flamme, sous ses dehors de gaudriole surfant allègrement sur l’ahurissante cinégénie d’Isabelle d’Adjani, porte en lui la marque du Roi Lear) et surtout qu’il est un maniaque de l’écriture : ses scripts sont pesés, soupesés, calibrés pour laisser respirer les acteurs, pour s’accorder à la couture invisible du montage. Comme le montre Bon Voyage, sa dernière grand fresque historique, oscillant toujours entre une ligne claire réjouissante, proche de la bande-dessinée, et cette inquiétude sourde, comme une dentelle ravaudée méticuleusement sur la grande toile de l’Histoire.




