Dès 1790 et ses Réflexions sur la Révolution de France, le britannique Edmund Burke a tout dit de la nouvelle ère qui s’ouvrait en une formule lapidaire et prophétique : « L’âge de la chevalerie est passé. Celui des sophistes, des économistes et des calculateurs lui a succédé et la gloire de l’Europe est à jamais éteinte. » Il ne fut pas seul toutefois à si bien pressentir ce à quoi nous sommes depuis condamnés, car c’est en réaction à ce nouveau monde que se fit entendre la fabuleuse déflagration romantique au tournant du siècle, explosion qui, embrasant l’Europe entière, partit certes en des directions politiques différentes, mais dont la réaction chimique originelle était bien celle-ci : en finir avec l’appréhension mécaniste et cartésienne du vivant, avec l’arraisonnement du monde par la technique et les marchands, avec la réduction de l’homme à sa seule raison raisonnante.
C’est justement à la découverte du foyer originel du romantisme allemand, le Cercle d’Iéna, si fondamental et pourtant si méconnu, que nous invite Les Rebelles magnifiques d’Andrea Wulf. Elle y retrace, de l’été 1794 à octobre 1806, de la formation au firmament puis aux déchirements, les aventures au jour le jour, presque heure par heure, des protagonistes de ce premier romantisme, réunis dans la tranquille ville universitaire d’Iéna pour changer le monde. Il y est affaire d’amitiés et de querelles, d’amour, de livres et revues, de divorces puis d’exodes, sur fond de menace des canons bonapartistes. Grâce à un prodigieux travail d’archives et par la mise en scène de ces mille personnalités saisies avec talent, c’est tout un quotidien qui reprend vie sous nos yeux. On y rencontre le déjà majestueux Goethe, parrain de la jeune bande, et son inaltérable amitié avec l’idéaliste Schiller ; Fichte électrisant les étudiants avec sa philosophie du Moi, mais bientôt détrôné par la Naturphilosophie de Schelling ; Caroline et A.W. Schlegel s’affairant à traduire Shakespeare ; Alexandre von Humboldt disséquant puis électrocutant des grenouilles ; le météore Novalis poétisant l’amour et la mort de Sophie… Par-delà les succulentes anecdotes, Wulf peint avec énergie et passion la toile de fond amicale, amoureuse, intellectuelle, sociale et politique aussi, sur laquelle furent imprimées tant d’œuvres importantes.
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Le problème, c’est que toute historienne de son état, Wulf a des vues assez réductrices pour tout ce qui concerne la politique, en témoigne son analyse originale de la Révolution dès l’ouverture : « Après des siècles durant lesquels il avait vécu sous la férule de despotes favorisant de rares individus et laissant les autres mourir de faim, le peuple français… » Pour peu qu’elle s’aventure sur le terrain des idées, Wulf n’est plus à la hauteur de son sujet, et agace par ses explications simplettes sur l’individu, la liberté ou l’émancipation – réduisant la geste romantique à une sorte de Moi flottant, détaché de tout, quasi-libertaire et libertin, sans comprendre ce que leur critique de la modernité contenait de proprement antimoderne. Ainsi n’analyse-t-elle pas sérieusement leur ambivalence vis-à-vis de la Révolution, ainsi passe-t-elle sur leur enthousiasme religieux retrouvé, ainsi refuse-t-elle de comprendre les textes médiévalisant et monarchisant de Novalis, ainsi s’étonne-t-elle des futurs tournants nationaliste d’un Fichte ou réactionnaire d’un Schlegel…
Ce qu’elle ne voit pas, c’est toute la portée de l’organicisme – véritable lame de fond de l’ouvrage car concept-clef du romantisme, qui suppose que le monde n’est pas une adjonction mécanique d’éléments indépendants, mais une unité vivante qui tient chaque organe relié, subordonné et destiné à l’ensemble. La nature, les pierres, la pensée, la langue sont des processus organiques, nous enseignent Humboldt, Novalis et Schlegel. Le social, le droit et le politique sont organiques, ajouteront les prochains romantiques allemands, qu’ils se nomment Adam Müller, Friedrich Carl von Savigny ou Justus Möser, s’opposant par là à l’individualisme révolutionnaire et aux théories du contrat social. Les travaux de Jacques Droz l’ont montré, le romantisme allemand sera un contributeur net à la pensée contre-révolutionnaire. « L’invention du Moi » (dixit Wulf) finit en apologie du Nous – et de Lui.






