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L’Union européenne, ce cadavre qui bouge encore

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Publié le

17 avril 2020

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Retour des frontières, souveraineté nationale, intervention de l’État dans l’économie, relocalisation de la production: on n’ a jamais autant dérogé aux principes européens depuis l’apparition du coronavirus. Mais c’est paradoxalement du côté de l’Allemagne que le glas de l’Union européenne pourrait être sonné.

 

 

 

 

C’est face aux grands évènements que les hommes se révèlent dans la vérité de leur être, les uns pleutres, les autres héros. Or, il en est des institutions comme des personnes: c’est face aux évènements historiques qu’elles montrent leur vrai visage : soit elles gagnent en légitimité, soit elles font la démonstration de leur inutilité.

« La lutte contre le virus prendra beaucoup de temps. La force et les moyens de remporter cette lute viendront de notre grand marché unique, c’est la raison pour laquelle nous devons le protéger », disait encore Ursula von der Leyen le 23 mars, dans une série de recommandations visant à faciliter les déplacements professionnels aux frontières.

Marine Le Pen n’a pas tort quand elle affirme que l’Union européenne est « le premier mort du coronavirus ». De fait, les institutions européennes, en restant arcboutées sur les principes de liberté de circulation quand les pays tiers fermaient leur frontière pour se protéger du coronavirus, ont montré que l’idéologie avait pris le pas, chez elles, sur le principe de réalité. « La lutte contre le virus prendra beaucoup de temps. La force et les moyens de remporter cette lute viendront de notre grand marché unique, c’est la raison pour laquelle nous devons le protéger », disait encore Ursula von der Leyen le 23 mars, dans une série de recommandations visant à faciliter les déplacements professionnels aux frontières. Dix jours plus tôt, la présidente de la Commission européenne avait déjà critiqué la fermeture des frontières nationales décidées par certains pays de l’UE pour lutter contre la pandémie… avant de se résoudre elle-même à fermer les frontières de l’Union le 17 mars.

 

Lire aussi : L’UNION EUROPÉENNE : STOP OU ENCORE ? PAR MARION MARÉCHAL

 

Maudites frontières

 

De fait, la Hongrie qui a fermé ses frontières terrestres avec l’Autriche et la Slovénie dès le 12 mars, n’avait, au 25 mars, que 187 cas recensés et seulement huit morts contre 1 331 décès en France, 2 827 patients en réanimation, 11 539 malades hospitalisés et un nombre incalculable de personnes infectées par le coronavirus. Dès le 13 mars, c’était la Suisse – membre de l’espace Schengen sans appartenir à l’UE – qui fermait ses frontières; l’Autriche et la République lui emboîtaient le pas le lendemain, suivies par la Pologne le 15 mars et l’Allemagne le 16 mars. En France, Emmanuel Macron ne jugeait pas opportun de fermer nos frontières, prétextant le 12 mars qu’il fallait « éviter le repli nationaliste » face au virus qui « n’a pas de frontières, pas de passeport », s’en remettant à des mesures prises « à l’échelle européenne », « quand elles seraient pertinentes ». « Je pense que nous tous, qui ne sommes pas experts, avons sous-estimé au départ le coronavirus », reconnaîtra dans un aveu bien tardif Ursula von der Leyen au quotidien allemand Bild le 18 mars, sans pour autant tirer les conséquences de ce demi mea culpa.

 

De fait, face à la pandémie, c’est vers l’État que les gens se tournent, c’est la nation et non l’Europe qui les protège. En 2003, la guerre en Irak avait montré au monde entier qu’une diplomatie européenne uniforme était impossible faute de consensus et qu’il fallait laisser les États réagir comme ils l’entendaient. La même démonstration a été apportée au mois de mars concernant la pandémie : fermetures unilatérales des frontières, absence de solidarité sur les masques et respirateurs – c’est la Chine qui a fourni des masques à l’Italie et non l’Allemagne qui a refusé – et mesures de confinement nationales différenciées. « Il est incompréhensible que, dès les premières données chinoises connues, l’Union européenne n’ait pas suspendu toutes ses liaisons aériennes et maritimes avec la Chine ainsi que la libre circulation, ni instauré l’obligation de confiner immédiatement tout foyer d’infection apparaissant sur le territoire d’un État membre », rappelait récemment au Figaro Henri Guaino.

Comme si cela ne suffisait pas, l’Union européenne, qui a laissé la Grèce se défendre seule face aux assauts du sultan néo-ottoman Erdogan souhaitant inonder l’Europe de migrants, envisage en pleine crise du coronavirus, d’élargir les frontières de l’Union en lançant les procédures d’adhésion de l’Albanie et de la Macédoine du Nord.

Vers l’extension indéfinie ?

 

L’Union européenne, cheval de Troie de la mondialisation ou « idiot du village mondial » pour reprendre l’expression d’Hubert Védrine, n’a jamais raisonné en termes d’Europe-puissance ni de bloc géopolitique. Par un universalisme abstrait et désincarné, elle s’est toujours considérée comme la patrie du droit et du commerce qui avait vocation à irriguer le monde entier et, corrélativement, à être le réceptacle, en son sein, des cultures du monde entier. C’est contre une telle utopie que le choc de l’histoire vient aujourd’hui frapper.

 

Comme si cela ne suffisait pas, l’Union européenne, qui a laissé la Grèce se défendre seule face aux assauts du sultan néo-ottoman Erdogan souhaitant inonder l’Europe de migrants, envisage en pleine crise du coronavirus, d’élargir les frontières de l’Union en lançant les procédures d’adhésion de l’Albanie et de la Macédoine du Nord. « Excellente nouvelle pour les Balkans occidentaux et pour l’Union européenne », s’est réjouie sur Twitter Ursula von der Leyen le 24 mars, à la suite de l’accord donné par les États membres de l’UE. Notons au passage que les négociations d’adhésion avec la Turquie ne sont toujours pas officiellement rompues malgré l’évidence qu’une telle décision devrait recueillir.

 

Cette incapacité européenne à défendre ses frontières est pour ainsi dire congénitale car elle découle de ses principes fondateurs, à savoir les libertés de circulation des personnes, des biens, des services et des capitaux. Inadaptés face à la pandémie, ces dogmes survivent comme des vérités de foi auxquelles l’intelligentsia s’accroche dans l’épreuve. Mais c’est sur le plan économique que les choses pourraient évoluer.

Enfin, l’idée des eurobonds, appelés désormais coronabonds, refait surface : elle permettrait d’émettre des obligations qui mutualiseraient les dettes des pays membres de la zone euro, ce que l’Allemagne a toujours refusé, notamment face à François Hollande en 2012. Un tel mécanisme reviendrait à faire de l’Allemagne la vache à lait de l’Europe.

La fin de l’Europe allemande

 

En effet, la Banque centrale européenne est engagée dans un programme de 1 100 milliards d’euros de rachats de dettes sur les marchés, soit 9% du PIB de la zone euro. Faire tourner la planche à billets et multiplier le quantitative easing, c’était ce dont les Allemands avaient juré de ne plus jamais entendre parler après le départ de Mario Draghi de la BCE en 2019. Pourtant, aujourd’hui tous les tabous sautent.

 

La Commission européenne a ainsi activé la suspension dérogatoire du Pacte de stabilité, permettant ainsi aux États de ne plus respecter, pour une durée indéterminée, la règle des 3% de déficit autorisés. Les vingt-sept pays de l’UE ont également évoqué des aides massives aux entreprises européennes, qui heurtent le principe de libre-concurrence. Enfin, l’idée des eurobonds, appelés désormais coronabonds, refait surface : elle permettrait d’émettre des obligations qui mutualiseraient les dettes des pays membres de la zone euro, ce que l’Allemagne a toujours refusé, notamment face à François Hollande en 2012. Un tel mécanisme reviendrait à faire de l’Allemagne la vache à lait de l’Europe.

 

Lire aussi : MARCO GERVASONI : « LA DÉMOCRATIE TELLE QU’ELLE EST NÉE EN 1945 EST MORTE »

 

Dans un tel contexte, il est fort à parier que c’est l’Allemagne elle-même qui pourrait ne plus trouver avantage à exercer la solidarité européenne. La construction européenne a été la planche de salut de nos voisins allemands: elle leur a permis de renaître politiquement dans un cadre autre que national, les prétentions nationales de leur pays étant, à leurs yeux, discréditées moralement par principe depuis 1945. Et elle leur a également permis de prendre le leadership économique de l’Europe en imposant à tous une monnaie calquée sur le mark qui garantisse leur prospérité économique et l’excédent de leur balance commerciale.

Gageons qu’à ce compte, ce sera bientôt le contribuable allemand qui fera pression sur ses dirigeants pour retrouver une souveraineté dont on l’a indûment privé et dénoncer une mutualisation des dettes qui ferait le bonheur des pays du sud de l’Europe mais ne serait plus à son propre avantage. Ce jour-là – et c’est peut-être bientôt – l’Union européenne aura vécu.

Or, voici qu’après la crise des dettes souveraines de 2010 qui avait déjà mis à mal l’orthodoxie budgétaire tant souhaitée par l’Allemagne, le coronavirus impose de prendre des mesures encore plus contraires aux dogmes européens … et aux intérêts allemands. Gageons qu’à ce compte, ce sera bientôt le contribuable allemand qui fera pression sur ses dirigeants pour retrouver une souveraineté dont on l’a indûment privé et dénoncer une mutualisation des dettes qui ferait le bonheur des pays du sud de l’Europe mais ne serait plus à son propre avantage. Ce jour-là – et c’est peut-être bientôt – l’Union européenne aura vécu.

 

 

Benoît Dumoulin

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