Joseph de Maistre l’avait annoncé : plutôt qu’un événement, la Révolution française sera une « petite aventure de cinq ou six siècles ». Et c’est de cette aventure moderne dont Marcel Gauchet s’est fait l’un des plus impressionnants spécialistes, au fil d’essais parfois difficiles d’abord mais d’une richesse à peu près inépuisable pour qui y entre effectivement, essais qui ne valent pas seulement par les grandes idées qu’ils prétendent démontrer, mais aussi par les éclairages, précisions et distinctions à peu près infinies amenés au fur et à mesure des développements. Lire Gauchet est une conversation exigeante mais passionnante : on écoute et on veut comprendre, on interroge, on cherche des contre-arguments face au vertige des assertions, on sort ébloui par l’éclat de cette intelligence.
Dans Le Nœud Démocratique, son précédent ouvrage, il démontrait que la crise politique actuelle était en fait la conséquence d’un changement d’organisation politique mis en branle par les Lumières et ladite Révolution : le passage final et fatal, après deux siècles de décantation, de l’hétéronomie à l’autonomie. Au lieu d’être guidé par quelques instances extérieures et supérieures, l’homme devenait pour de bon l’unique acteur de son aventure ici-bas – d’où quelques convulsions. Comment pensent les démocraties, son tout nouvel essai, peut être lu comme le double du précédent : c’est la même histoire qui est patiemment reconstituée, mais de manière intestine plutôt que panoramique, à travers l’étude du support grâce auquel elle s’est déployée : l’idéologie.
Aux origines de l’idéologie
C’est que l’idéologie est le fruit de la société autonome. Il n’est plus d’ordre éternel du monde qui s’impose aux hommes ; tous sont pourvus de droits individuels et s’approprient la conduite de l’appareil politique ; les voilà faits acteurs à part entière de l’histoire. Bref, le champ des possibles s’est ouvert, ce qui implique l’existence de la politique pour diriger le cours des choses, ce qui suppose l’essor des idéologies pour justifier les voies empruntées. L’idéologie est fille de la politique, qui est fille de l’histoire. Cette société nouvelle, Gauchet la nomme « société de l’histoire » : elle suppose de comprendre le passé (naissance des sciences historiques) pour acquérir une bonne intelligence du présent, dans le but de produire le devenir commun – celui-ci étant désormais le fruit des délibérations, donc de l’affrontement idéologique et de la compétition politique (l’idéologie doit donc toujours être convertible en slogan, précise Gauchet). En ce sens, l’idéologie est l’exact contre-pied de la religion – qui suppose un ailleurs et un avant –, qu’elle remplace en tant que grille de lecture du monde.
Le mot « idéologie » apparaît pour la première fois en 1796, dans la bouche d’Antoine Destutt de Tracy, pour dénommer une science rigoureuse de la pensée. Mais le mot prend vite un accent péjoratif, avec Bonaparte, pour dénoncer les spéculations abusives, et leur inadéquation au réel, de ceux qui s’opposent à son tournant autoritaire en vertu des principes de 1789. Un sens appelé à faire fortune, repris par Hegel pour condamner la volonté de « se placer tête en bas, c’est-à-dire se fonder sur l’idée et construire d’après elle la réalité ». Pour les marxistes, l’idéologie est le masque employé par la bourgeoisie pour dissimuler la réalité des rapports sociaux et défendre ses intérêts ; c’est de toute façon l’ordre matériel, et non les idées, qui mène le monde. Au siècle des totalitarismes, l’idéologie devient le synonyme des violences folles infligées à la société au nom d’une idée, d’où le jugement d’Hannah Arendt : « Une idéologie est très littéralement ce que son nom indique : elle est la logique d’une idée. » L’idéologie, ce peut donc être l’inventaire respectueux des idées politiques, ou la mise en accusation de la préférence pour l’idée sur la réalité, parfois au prix de la violence. Une dernière acception réductrice juge Gauchet, qui emploie le concept au sens large.
Tectonique idéologique
Le champ idéologique, qui se met en place dans le premier XIXe siècle, a pour scène inaugurale la Restauration, avec cette question lancinante : quel compromis faire entre l’ancien et le nouveau ? Les réponses, parce qu’elles sont variées, prouvent que la scène idéologique sera à jamais plurielle. C’en est fini de l’unité des esprits – que la science ne réussira jamais à refaire.
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Trois grandes familles idéologiques se mettent en place, Gauchet montrant comment chacune cherche à combiner le mouvement autonome nouveau avec la matrice hétéronome qui habite encore les esprits, ceci au travers des trois composantes de la structuration collective : le politique, le droit et l’histoire. Il y aura d’abord les conservateurs (accent mis sur le politique et le passé) qui, avec Hegel, tenteront de sauver ce qui peut l’être de la conception hétéronome du monde en utilisant le langage de l’autonomie. Mais l’histoire semble irrémédiablement en marche, et les libéraux (le droit et le présent) proposent de lui donner pour direction l’harmonisation des droits individuels. Le socialisme (l’histoire et le futur) radicalise ces termes en proposant de panser nos divisions pour refaire, par la justice sociale, l’unité de la communauté humaine, toujours au nom d’un reliquat hétéronome.
Comment une idéologie triomphe-t-elle ? Non par sa vérité propre, non plus par déterminisme sociologique nous dit Gauchet, mais en raison de sa « plausibilité cognitive ». En clair, le pouvoir de persuasion d’une idéologie « tient à sa correspondance avec ce que les données d’un contexte donnent à penser et à croire ».
Le philosophe retrace alors, de manière chronologique, le parcours des idéologies ayant dominé le Vieux Continent. La première, la dominance libérale, commence en 1850 et marque l’entrée de plain-pied dans la société de l’histoire. Le champ des possibles s’ouvre ; la société civile prend son envol ; chacun devient acteur du devenir, ce qui légitime le principe représentatif. Mais au sortir de la Grande Guerre, l’idée d’une transformation radicale de la société devient plausible. L’heure est à la dominance socialiste et de sa société d’organisation, qui prétend identifier pouvoir et société civile pour faire advenir, par l’ingénierie sociale, l’unité collective que le libéralisme, générateur de discordes (lutte des classes), empêche. Les expériences totalitaires autant que l’enracinement démocratique dans l’après-guerre via la mise en place de l’État-Providence en témoignent encore : l’Un hétéronome persiste au milieu de l’organisation autonome.
Paradoxe néolibéral
C’est ce que viendra balayer pour de bon la dominance néolibérale, qui s’ouvre dans les années 1970 avec l’effacement définitif de la matrice hétéronome. L’État organisateur, après l’avoir mise en branle, est dépassé par la société civile qui le soupçonne d’autoritarisme. C’est le temps de la société des individus, de son éloge des flux et des différences, de son présentisme, avec ses deux véhicules : le marché à droite, et les droits de l’homme à gauche. Nulle totalisation ni eschatologie ; on se contente d’une gestion pragmatique et positive, raison pour laquelle le néolibéralisme refuse de se penser comme une idéologie. La politique prime maintenant sur le politique, l’individu sur la société, le présent sur le sens de l’histoire.
Le problème, c’est que la gouvernance néolibérale tend à détruire les bases sur lesquelles elle repose et sans lesquelles elle ne peut fonctionner. Sans l’État-nation, sans la société civile, sans le parcours historique, l’individu de droit ne peut exister. L’ère néolibérale vit donc sur une faille que pointent justement les populistes, en vertu de l’appartenance des individus à la société, et de ce que cela suppose : souveraineté, justice, identité. C’est ce qui explique le face-à-face actuel entre deux conceptions de la démocratie : pour les uns, c’est la garantie des droits qui compte ; pour les autres, c’est l’expression majoritaire de la société. De même que le face-à-face sur l’immigration : pour les uns, l’immigrant est un sujet de droit comme un autre ; pour les autres, un étranger à la communauté politique. Bref, c’est la tension entre le versant individualiste et le versant collectif de chacune des trois méditations qui gît au fond du conflit actuel entre néolibéraux et populistes – qui sont eux-mêmes divisés en deux bords selon leur perspective critique, d’où la tripartition actuelle.
Enfin pleinement émancipés de la Providence, après trois siècles de combat, les modernes barbotent et se déchirent. Toute la question est maintenant de savoir quelles actions salvatrices ils sont capables d’accomplir par leurs propres forces, en dehors de Ses voies et sans la traînée de Son ombre. On attend.






