Marine Le Pen s’est montrée relativement discrète pour ne pas être accusée de récupérer les Gilets jaunes mais elle partage leur mécontentement.
Quelle est votre analyse de ce mouvement? Est-ce que ses causes sont celles que vous décrivez depuis longtemps, car c’est votre électorat qui se manifeste, ou bien est-ce au contraire plus large ?
Ce sont en tout cas les préoccupations que nous exprimons depuis longtemps. On a souvent été raillés pour les avoir exprimées. C’est la crise de la souffrance de la mondialisation sauvage qui a poussé nos gouvernants – qui en étaient des adeptes – à faire des choix contraires à l’intérêt du peuple : soutien à la superpuissance financière, aux laboratoires, aux banques et aux fonds de pensions. Il fallait bien que quelqu’un soit sacrifié sur cet autel de la mondialisation sauvage. En réalité, celui qui a été sacrifié, c’est ce que j’appelle le « peuple central », c’est-à-dire ceux qui ne font partie d’aucune minorité : ni les immigrés, ni les « LGBTXW » et pas non plus les 1 % les plus riches. On se retrouve aujourd’hui dans une situation de souffrance inouïe.
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On a l’impression qu’ils en ont également marre de l’État.
Ils en ont surtout marre de l’impuissance politique des hommes qui, depuis vingt ans, expliquent qu’il est impossible de déroger aux 3 % de déficit. Sans patriotisme économique, sans frontières, sans protectionnisme, on en arrive à la situation d’aujourd’hui. À cela, il faut ajouter une immigration massive qui détruit évidemment l’équilibre des budgets sociaux et représente pour la société une charge spectaculaire. Et puis l’Assemblée nationale n’est pas représentative. Cela pose un énorme problème de fond quand on institue une taxe car la base de notre pacte républicain, c’est le consentement à l’impôt.
Le problème c’est qu’aujourd’hui l’impôt est voté selon une apparence de majorité. C’est une majorité de députés certes mais qui ne représente pas la majorité des Français. Il n’y a donc en réalité pas de consentement à l’impôt. Il n’y a pas de consentement non plus à la dépense, c’est-à-dire à la manière dont on dépense l’impôt: Union européenne, CICE, etc. On est sur un malentendu fondamental.
Il est difficile d’avoir une parole politique en ce moment, parce qu’ils en ont également marre des partis politiques. Personne ne les représente : comment pouvez-vous en parler sans les récupérer?
Le peuple français est un peuple extrêmement politique. Une défiance s’est créée à l’égard de la classe politique, parce qu’ils ont tous fait des promesses, sont tous arrivés au gouvernement et les ont toutes trahies. C’est donc tout à fait normal qu’il y ait cette distance et cette hostilité. C’est pour cela que j’ai demandé la dissolution de l’Assemblée Nationale, car on voit qu’au fur et à mesure des jours, les revendications deviennent plus profondes, et donc plus diverses. Tout cela ressemble fichtrement à un programme législatif.
En restant dans un scrutin majoritaire les choses ne vont-elles pas rester les mêmes ?
Il y a de grandes chances, car il a été fait pour verrouiller la vie politique autour des deux structures qui étaient à l’époque le représentant de la droite et celui de la gauche. Mais tout est en train de bouger, et on assiste à une recomposition profonde de la vie politique, ainsi qu’une remise en question du modèle politique et économique français, et accessoirement, du modèle européen.

Le référendum d’initiative populaire est-il souhaitable ?
Cela fait trente ans que le référendum d’initiative populaire fait partie de notre projet. S’il avait existé un référendum d’initiative populaire face à l’intransigeance du gouvernement, on aurait réuni dès les premiers jours les 400 000 ou 500 000 signatures nécessaires et les taxes auraient sauté par référendum. On ne peut pas gouverner contre le peuple ! C’est malheureusement ce que font le gouvernement français et l’Union européenne.
Le référendum d’initiative populaire (ou référendum d’initiative citoyenne) réclamé depuis des années par le RN est un outil essentiel d’un bon fonctionnement démocratique !
Débloquer notre démocratie, ça passe par rendre la parole au PEUPLE ! MLP #GiletsJaunes #RIC #ActeV
— Marine Le Pen (@MLP_officiel) December 15, 2018
Quelles sont vos propositions concrètes pour sortir de la crise ?
Distinguons les propositions immédiates des moyen et long termes. À court terme, il faut, bien sûr, supprimer immédiatement l’intégralité des taxes qui ont motivé la révolte des Gilets jaunes. Il faut aussi instaurer une prime au pouvoir d’achat du type de celle que j’avais proposée à la présidentielle, pour les gens qui gagnent moins de 1 500 €, salaire et retraite comprise. Ensuite, arrêtons les baisses de charge sur les grosses entreprises, comme cela est le cas avec le CICE. Si des baisses de charge doivent intervenir, ce doit être au profit des TPE et PME, qui créent de l’emploi.
La révolte couvait. Emmanuel Macron, par son mépris et les humiliations qu’il a multipliées à l’égard des Français, a transformé cela en un feu d’artifice de colère, qui s’il continue, peut se transformer en révolution. Marine Le Pen
Et puis, il doit nécessairement y avoir une contrepartie sous forme de création ou de maintien d’emplois. À moyen terme, je demande la proportionnelle et la dissolution de l’Assemblée nationale pour revenir à une légitimité sortie des urnes. Et puis, il faut changer de modèle économique, arrêter avec le libre-échange et la mondialisation sauvage. Il faut arrêter de culpabiliser les Français depuis des années en disant qu’ils ne travaillent pas assez, prennent leur retraite trop tôt et ne sont pas assez compétitifs.
En réalité, ils n’y sont strictement pour rien dans cette situation de déclassement. La révolte couvait. Emmanuel Macron, par son mépris et les humiliations qu’il a multipliées à l’égard des Français, a transformé cela en un feu d’artifice de colère, qui s’il continue, peut se transformer en révolution. Voilà. Et je ne m’en réjouis absolument pas.
Pas du tout ?
Non, je ne m’en réjouis pas parce que personne ne doit espérer l’anarchie et le chaos, parce que tout le monde en souffrira. En revanche, il faut que les demandes formulées par les Gilets jaunes soient susceptibles de changer notre modèle. Et se méfier des tentatives de récupération de ceux qu’on voit arriver sur les ronds-points, notamment les professionnels d’extrême gauche avec leurs mégaphones.
Ce n’est pas l’ultra droite ?
Non, ce n’est pas l’ultra droite. À part messieurs Benedetti et Ryssen, je ne vois pas qui est d’ultra droite. Il doit y avoir trente gusses dont dix qui doivent être des flics à mon avis, parce qu’ils sont très infiltrés. En revanche, l’extrême gauche est en train d’essayer de reprendre le mouvement. On le voit aussi dans les universités. C’est un danger parce que leur agenda est un agenda révolutionnaire. Or, nous voulons, quant à nous, arriver à nos fins par la voix de la démocratie.
Et Édouard Philippe, vous avez l’impression qu’il a compris quelque chose ?
Ils entendent les conséquences mais pas les causes. Ils sont même prêts à admettre que les Français souffrent mais ne savent pas qui. Ils n’ont pas compris que la moitié du mouvement, ce sont des femmes. Pour une immense partie, ce sont des mères célibataires, qui, honnêtement, sont les héroïnes des temps modernes. Ils n’ont pas compris que la majorité du mouvement, ce sont des gens qui travaillent. Ils ont toujours cette vision que les classes populaires, ce sont les chômeurs et les immigrés. Non. Il y a une masse extrêmement importante de gens qui font partie de la classe populaire et qui travaillent.

Vous pouvez avoir un budget contraint en gagnant mille euros par mois, mais vous pouvez aussi avoir un budget contraint en gagnant deux mille cinq cent euros par mois, pour peu que vous ayez des enfants qui sont dans des écoles privées parce que l’école publique ne remplit pas son rôle et que vous ayez un loyer qui est à la hauteur de votre salaire. Et toute aggravation des impôts, que vous gagnez deux mille cinq cent euros ou mille, peut vous faire basculer du côté de l’interdiction bancaire. C’est cela le problème. Ils ne l’ont absolument pas compris.
Je ne suis pas sûr qu’ils puissent.
C’est tout le problème. Ils ne les calculent pas, c’est vraiment la France invisible. Ils ne sont pas dans les médias, pas reçus dans les ministères, ils ne sont pas dans les allées du pouvoir, ils n’ont pas de lobbyistes qui viennent défendre leurs intérêts, etc. Donc ils ne les calculent pas.
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C’est la naissance d’une conscience de classe ?
Non, c’est une conscience de peuple. Il n’y a pas d’idée de classe. J’ai vu des images qui m’ont étonnée pendant les manifestations: des types s’écartaient pour laisser passer un 4×4 Cayenne. Il n’y a donc pas de notion de haine de classe.
Pourtant il y a ce vocabulaire de « on monte à Paris »…
La gauche va essayer d’inculquer cela parce qu’elle en vit et c’est son idéologie. Mais il y a une conscience de peuple. Et à la limite, si le gouvernement était moins stupide, il se réjouirait de voir émerger cette fraternité sur les ronds-points et les barrages, où les gens à nouveau se parlent, prennent conscience d’avoir des intérêts en commun, et d’être le peuple français en France. C’est l’émergence de cette fraternité qui n’a rien à voir avec cette logorrhée du « vivre ensemble » avec laquelle on nous a saoulés pendant des années.





