Pour quelles raisons l’entente des deux sexes s’est-elle dégradée dans la génération Z ?
Il ne faudrait pas sombrer dans le catastrophisme. La dégradation que l’on observe concerne principalement les discours sur les réseaux qui, s’ils tendent à déborder sur la vie réelle des jeunes, suscitent plus des inquiétudes que des actes. La plupart de ces jeunes se contenteront de regarder ces « conseils » relationnels en se demandant s’ils sont normaux et s’ils ont besoin de faire la même chose pour avoir une chance. Ils choisiront le repli et se contenteront de « scroller » dans leur coin. Il existe trois facteurs : une absence d’éducation sur la psychologie des deux sexes qui ne fait plus l’objet que d’un apprentissage dans les échecs à répétition ; une fragilisation de la « sociabilité organique » (le fait de pouvoir faire des rencontres sans le chercher explicitement en vivant sa vie) ; et un « paradoxe du choix » qui alimente une anxiété de performance difficile à supporter. Ces jeunes n’ont plus accès à l’indulgence et à la découverte maladroite de l’autre. Les attentes sont plus hautes bien plus tôt et la moindre erreur peut faire l’objet d’un enregistrement qui ressortira plus tard. La rencontre devient une guerre de tranchées où chacun attend que l’autre assume le risque du premier pas.
En quoi l’analyse du problème à l’aune de la psychologie évolutionniste vous semble-t-elle plus pertinente que celle par les idéologies ?
Elle est complémentaire. La nature et la culture interagissent toujours lorsque l’on parle de l’Homme. Le travail existant déjà sur le plan culturel, j’ai voulu montrer qu’il existe un autre regard moins connu en France. Si nos comportements sont façonnés par nos apprentissages, ils se greffent sur des instincts bien plus vieux. L’interaction entre les deux peut être fructueuse mais elle est de plus en plus malheureuse. La « psy évo » permet de prendre un peu de recul sur des influences trop récentes. Sur le plan sentimental, les individus sélectionnent les idées qui les arrangent et, lorsqu’ils ne peuvent pas le faire, maintiennent une façade de respectabilité sociale tout en menant une double vie. Vivre en contradiction avec nos valeurs est probablement une des expériences les plus banales qui soit. Je préfère donc accorder plus de poids à ce que les individus font et la « psy évo » est plutôt efficace pour trouver la logique persistante sous les contradictions apparentes.
Comment caractériser le mal-être des jeunes hommes ? Et des jeunes femmes ?
Ce mal-être tient plutôt à la contradiction interne de leur socialisation respective : le jeune homme aimerait être aimé pour ce qu’il est mais est valorisé socialement par ses accomplissements. Plus il fait de choses, plus le clivage avec le « vrai soi » se creuse, ce qui peut alimenter un sentiment de n’être compris de personne. Il doit faire de son action une extension de sa personne pour arriver à une réconciliation.
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La jeune femme s’identifie à sa beauté qui lui donne une influence immense sur les autres mais fait aussi d’elle un objet de convoitise qui la coupe d’une relation humaine authentique. Elle doit apprendre à résoudre cette contradiction : est-ce que ma beauté est une partie de moi ou un obstacle pour un amour véritable ? Est-ce que je dois la valoriser ou la mettre de côté pour exister en tant que personne ? La réponse à cette question dépendra malheureusement de la qualité de ses rencontres avec les hommes qui n’ont souvent pas conscience des dégâts qu’ils causent par leur attitude. Ces deux contradictions ne sont pas nouvelles mais trouvent aujourd’hui une résolution plus difficile.
Vous battez en brèche les idées toxiques qui circulent dans la jeunesse. S’il fallait en choisir une : laquelle s’avère la plus brûlante et en quoi est-elle fallacieuse ?
L’idée que seule la beauté physique déterminerait la fidélité d’un individu. Le physique est certes plus valorisé que jamais et détermine les opportunités d’un individu mais ce sont ses traits de personnalité qui détermineront ce qu’il en fera. Si manquer d’occasions ne fait pas la vertu, être avantagé par la nature ne fait pas non plus le vice.
Vous montrez que masculinisme et féminisme radical sont plus proches qu’il n’y paraît…
L’idée n’est pas de minimiser leur opposition. Cependant, ils partagent une conception de la nature humaine qui sous-tend implicitement les débats : la monogamie ne serait pas naturelle. C’est une forme de contrat social où faire sa vie avec une personne dans la durée ne pourrait qu’être le consentement à une norme fabriquée au nom de la stabilité de la société. Comme si l’individu n’était pas capable d’être spontanément heureux sur le long terme. La société serait d’un côté un tyran qui forcerait des unions artificielles ou un gendarme indispensable pour maintenir le socle qu’est la famille, menacée de dissolution par une trop grande liberté accordée aux individus. Je ne souscris pas à cette vision binaire.
La réalité, c’est que la sexualité humaine est complexe et flexible mais que la monogamie reste le schéma dominant de notre histoire évolutive. Nous pouvons l’inférer à partir du dimorphisme sexuel (différence physique moyenne entre les deux sexes modérée en comparaison du reste du règne animal), de données démographiques des cultures où la polygamie est autorisée, ou d’études génétiques. Ni « un pour la vie », ni « plusieurs à la fois » mais plutôt « un à la fois ». Autour de ce schéma dominant, tous les cas de figure existent mais avec une fréquence bien moindre. Nous exagérons donc à la fois les perspectives de réformes de la société et les craintes réactionnaires.
Comment la génération Z peut-elle retrouver le sens de l’engagement ?
Le sens de l’engagement est présent mais peine à se concrétiser. Il n’y a plus la famille ou une vie communautaire permettant de trier et présenter des personnes comme par le passé, il faut prendre le temps de faire son introspection : Qui suis-je ? Est-ce que je suis l’équivalent de la personne que je recherche ? Où est-ce que cette personne pourrait passer son temps ? Il faut ensuite s’engager dans la société et « piper les dés » en étant au bon endroit de façon à provoquer le hasard. Ne pas sortir de chez soi condamne à n’avoir que les applications de rencontres comme accès au sexe opposé avec les frustrations attendues de ce type d’environnement. Chacun doit autant que possible reconstituer volontairement une petite « vie de village », ce qui peut représenter des changements de vie drastiques et demande un certain courage. Je crois que la jeunesse est progressivement réceptive à l’idée de réinvestir le réel. Je ne serai pas étonné de voir une perte de vitesse voire un boycott des applications de rencontres d’ici quelques années. Investir la vie réelle prend du temps mais le jeu en vaut la chandelle !






