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Maxime Dalle : rallumer l’esprit corsaire

Maxime Dalle, avocat des têtes brulées, aborde ce printemps avec une belle régate littéraire sur les traces du corsaire Jean Bart (Le Pari corsaire, Hérodios). Il dévoile à L’Incorrect les mobiles et les éclats de cette course-fantôme.

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© Hérodios

En septembre 2020, le directeur des revues Raskar Kapac et Phalanstère s’embarquait à bord du Pink Floyd avec un petit équipage sous la houlette de Patrick Tabarly, frère du célèbre navigateur, pour chercher dans les lieux de ses exploits les échos du plus célèbre corsaire français derrière Surcouf : Jean Bart. À la manière d’un Sylvain Tesson retraçant en sidecar la retraite de Russie de la Grande Armée, Maxime Dalle a mêlé récit d’aventure direct, pèlerinage évocatoire et méditation engagée pour nous confectionner ce beau boulet de canon et lancer Le Pari corsaire comme une salve à réveiller les morts et les héroïques-zombies, pour paraphraser Todd, qui s’ennuient dans l’hiver français. À l’abordage !

Traquer les fantômes est l’une de mes activités favorites

Tu es toi-même descendant de corsaire. Jean Bart, qui est une légende nationale, était-il aussi une légende familiale ?

Le sang des corsaires dunkerquois coule dans les veines de ma famille paternelle depuis des siècles. Mieux que de vivre derrière un mythe, cette réalité m’a enjoint à cultiver un esprit de liberté et d’intempestivité. Chaque génération est le miroir de son époque. Il y eut Michel Jacobsen, le Renard des mers, vice-amiral de l’Invincible Armada de Philippe IV d’Espagne au XVI e siècle, puis, toute la fratrie flamande des Bart au XVIIe siècle avec Jean, vainqueur de la bataille du Texel en 1694 qui sauva la France de la famine… Dans les années 1870, Gustave Herrewyn, dernier dunkerquois de la famille qui fut officier de marine avant d’aller chercher de l’or dans les concessions guyanaises. Enfin, au siècle dernier, mon arrière-grand-père, le Contre-amiral Raymond Dalle qui a traversé avec panache la Seconde Guerre mondiale, puis son fils, qui fut aussi mon grand-père, Philippe Dalle, mort tragiquement à 26 ans au sortir de Saint-Cyr après une embardée hardie dans la Palmeraie de Djemorah en Algérie. Cette généalogie chevaleresque est en moi, elle aggrave mon quotidien et me donne un profond dégoût pour la chose banale. Je dirais même plus, elle m’oblige à tendre ma plume vers l’aigu et l’intense !

Qu’est-ce qui t’a poussé à monter cette mission en septembre 2020 ? Une réaction au premier confinement ?

Je buvais du pisco (l’alcool préféré du capitaine Haddock après le Loch Lomond) presque tous les soirs avec mon vieux camarade Alexis Fournier. Entre deux citrons pressés, je lui ai proposé de s’embarquer avec moi en Manche pour retrouver le fantôme de Jean Bart. Nous avons beaucoup chanter Fanny de Laninon, « C’était le bon temps, celui d’mes vingt ans… » ; notre pacte était scellé. Le lendemain, j’ai appelé Patrick Tabarly qui m’a aussitôt répondu : « Prendre la mer ? À la suite des capitaines corsaires ? Je marche ! » À soixante-seize ans, le petit frère d’Éric est devenu notre skipper. Bientôt, nous allions prendre le large en troquant les affreux masques FFP2 pour le bandeau corsaire.

Ce fut une manière de pratiquer dans le vif la discipline historique mais aussi d’entrer en moi, de prendre du temps pour la méditation car la temporalité sur un bateau est lente, parfois suspendue

Comme Sylvain Tesson suivant la déroute de la Grande Armée, tu as traqué le fantôme du corsaire Jean Bart et de ses principaux faits d’armes. T’es-tu inspiré de la pratique tessonnienne du récit de pèlerinage historique ?

Traquer les fantômes est l’une de mes activités favorites. Nietzsche à Nice, Lautréamont à Montevideo, Pavese à Turin, Bobby Sands à Belfast, Sherlock Holmes à Meiringen ou encore Gabriele d’Annunzio au Pyla-sur-mer… J’aime m’imprégner d’eux. Pour Jean Bart, ce fut la même chose. À chaque jour de navigation, je lisais quelques pages de la biographie d’Henri Malo ; j’imaginais le corsaire Bart avec nous sur le pont à fumer sa longue pipe marine. Je l’ai vu se faufiler entre les bâtiments anglais dans la rade de Plymouth, à s’enfuir dans une yole avec quelques litres de bières direction Saint-Malo. Tesson, comme Corto Maltese d’ailleurs, sont des amants du rêve et ils ont bien raison. L’imaginaire enfantin et la résurrection des morts permettent la poésie et l’évasion. Alors que les médias rongeaient l’os covidien avec un appétit morbide, mon esprit vagabondait avec Jean Bart et son Fendant au large de l’île de Cowes…

Cela constitue-t-il une manière physique et spirituelle de se réapproprier un certain génie français ?

Emprunter les chemins antiques des grands héros et des célestes poètes est une entreprise salutaire. En mer, le corps souffre, s’affute, éprouve ce que les vieux flibustiers ont éprouvé jadis. L’esprit entre en conversation avec les âmes défuntes. Cette expédition maritime a été une occasion rêvée pour m’immerger dans un passé romanesque, celui de Jean Bart mais aussi de Guillaume le Conquérant, de Duguay-Trouin, de Tabarly et de Surcouf. Ce fut une manière de pratiquer dans le vif la discipline historique mais aussi d’entrer en moi, de prendre du temps pour la méditation car la temporalité sur un bateau est lente, parfois suspendue. Et, Dieu merci, pas de réseau wifi pour entretenir une connexion avec le présent. La jonction avec les morts devient donc possible.

Le prix de notre confort occidental est une espèce d’aboulie généralisée

La « race à part, sauvage et absolue » que tu évoques et que t’inspire Jean Bart, représente-t-elle la première grande ruine à relever dans une époque qui produit des consommateurs bovins et des stigmatisés permanents ?

Les temps de paix ne sont pas propices à l’éclosion de nouveaux héros. C’est une logique imparable. Le prix de notre confort occidental est une espèce d’aboulie généralisée. Pasolini l’avait pressenti. Le totalitarisme d’aujourd’hui est cette consommation frénétique de produits inutiles, l’incapacité croissante au silence et à la méditation donc d’accession à la beauté. L’on récompense l’homme conformiste, actuel, fier de sa banalité et de ses « convictions-prison ». La médiocratie érige en surhomme l’être victime, ce pleurnicheur hybride qui ne cesse ses récriminations. Il semble loin le temps des grands vices et des grandes vertus ! Celui des âmes fortes et singulières ! Où pouvait éclore un Rimbaud ou une Camille Claudel ! Notre atmosphère petite-bourgeoise est tout juste respirable. Mais derrière ces ruines, ne pleurons pas à notre tour. Ce tempérament sauvage et corsaire sommeille en nous. À nous de la réactiver ! Non en s’érigeant en caricature de chevalier mais en aiguisant notre intériorité et nos passions. C’est déjà un bon début.

N’est-ce pas là, d’ailleurs, l’une de tes principales préoccupations, retrouver des modèles d’hommes de haute stature pour écraser les liliputiens ?

Derrière la généalogie familiale, il y a une généalogie qui me semble tout aussi importante voire capitale, c’est la famille selon l’esprit. Avec notre gazette littéraire Raskar Kapac, je me suis constitué un Contre-Panthéon, une aristocratie sensible qui m’aide à vivre dans un continent toujours plus vaste. Avec le Journal de Jean-René Huguenin, le Zarathoustra de Nietzsche ou Les Secrets de la mer Rouge que me susurre Monfreid, mon cœur demeure en ébullition. La poésie de ces phares dissidents me fesse quand je ronronne trop.

Tabarly comme tous les marins de sa trempe est aux antipodes des sangsues qui paissent dans le marécage littéraire

La relation entre Jean Bart et Louis XIV est pour le moins surprenante, le roi Soleil, qui a castré l’aristocratie par la Cour de Versailles, témoignant d’une estime particulière et complice pour ce marin rude qui lui aurait rappelé l’origine chevaleresque de sa caste. Comment perçois-tu ce paradoxe ?

Louis XIV était un fin stratège politique. Avec lui, la monarchie française a connu son apogée tout en esquissant les prémices de sa chute. Cette aristocratie parasitaire centralisée à Versailles a perdu au fil des années son lien charnel avec la terre et les armes. Elle se complaisait en manigances ridicules. Je me suis immiscé dans la tête du roi en m’accordant à son caractère. Je pense qu’il avait un certain mépris pour cette noblesse poudrée qu’il avait lui-même énucléée dans son vaste château. Jean Bart qui était un roturier d’origine flamande, tout sauf un homme de cour, se fichait pas mal de l’étiquette corsetée des marquis. Il puisait sa noblesse dans ses hauts faits d’arme sans jamais courtiser quiconque. Et Louis XIV a vite pressenti l’humble et authentique chevalier. J’en veux pour preuve qu’après lui avoir remis dans sa chambre à coucher la Croix de chevalier de l’ordre de Saint-Louis en 1693, le roi Soleil anoblit le maxima pirata un an plus tard, en 1694.

Tu vantes la mer comme une épreuve authentique qui évacue les hâbleurs. Au contraire de la prairie littéraire ?

Sur un bateau, on ne peut pas mentir. On sait ou on ne sait pas. Il faut être humble et efficace. Le corps trahit les esprits tordus. Tabarly comme tous les marins de sa trempe est aux antipodes des sangsues qui paissent dans le marécage littéraire. La mer révèle notre virilité au sens où l’entendait Huguenin. On ne peut plus se duper soi-même ni duper les autres. C’est une activité qui ne convient pas aux arrivistes et aux intrigants. Le miroir de la vérité reflète le fond de l’âme. Passés aux cribles des embruns, certains moustiques des lettres contemporaines seraient effrayés par leur ombre. Sur un sloop corsaire, les Marquise de Merteuil sont presque immédiatement démasquées.

Lire aussi : Raskar Kapac : « Nos vingt artistes raskar-kapiens constituent une aristocratie d’esprit »

Un voilier est-il un lieu adéquat pour l’acte d’écrire, en comparaison avec les bars, les bureaux ou les bibliothèques ? Ou au contraire les circonstances furent-elles un obstacle ?

Le roulis enfièvre la cervelle. Dès que la mer s’agite, il est tout simplement impossible d’écrire. D’autant que nous naviguions sur un Attalia 32 de 9 mètres 20 sorti des chantiers Jeanneau dans les années 80. Les secousses traversent immédiatement le corps. Pendant nos deux semaines d’expédition en Manche, de Cabourg à Dunkerque, de Hastings à Plymouth jusqu’à notre traversée tempétueuse jusqu’à Saint-Malo, j’ai pris beaucoup de notes. J’ai tout circonscrit sur mon moleskine noir. J’avais choisi volontairement un carnet plus épais que d’habitude, avec un grammage conséquent pour résister à l’humidité. Je notais sur le vif mes impressions, mes illuminations, les souvenirs de Patrick Tabarly avec son frère, les conseils techniques de Gwen et ses bravades humoristiques, les exaltations maboules d’Alexis. J’ai donc commencé ce travail d’écriture en mer. Parfois, ce journal de bord est hiéroglyphique, à peine compréhensible. Les mots dansent dans le creux de vague. Mais souvent il y a des souvenirs cristallins qui ont saisi l’instant présent et dont je me suis largement inspiré pour écrire ce récit corsaire.

De belles illustrations d’Hubert Van Rie accompagnent tes textes, mais celui-ci ne faisait pas partie de l’équipage. Comment avez-vous procédé pour cette collaboration ?

J’ai appelé Hubert un beau matin avant le départ de notre expédition. Nous nous étions rencontrés quelques mois plutôt à l’ombre d’une momie inca. « Veux-tu venir nous croquer à Saint-Malo ? » Il a accepté spontanément, comme un éclair. Van Rie est venu une journée dans la cité de Surcouf alors que nous y étions en escale. Nous venions de traverser la Manche en suivant l’itinéraire que jean Bart emprunta lors de son évasion des pontons de Plymouth en 1689. Hubert nous a dessinés dans la baie malouine pour saisir nos visages et nos expressions. Puis, il a travaillé sur photographies, tableaux et illustrations maritimes. Car dans Le Pari corsaire, le lecteur oscille entre deux épopées inscrites dans deux époques distinctes. La vie de Jean Bart et les grands moments de son existence corsaire s’entremêlent à notre expédition présente. De même, les quarante dessins du talentueux Van Rie permettent une immersion plus intense dans l’univers maritime. Comme des icônes, ses illustrations saisissent les regards et les coups de canon.

Mon Pari corsaire illustré peut aussi bien être lu par un jeune élève de cours préparatoire que par un vieux pirate retraité de 77 ans. Du moins je l’espère !

Les illustrations et son sujet donne à ton livre une saveur d’Île au trésor, de livre d’aventures pour enfants de n’importe quel âge. Était-ce un souhait conscient de ta part ? Et faut-il préserver suffisamment d’esprit d’enfance pour faire des adultes conséquents, c’est-à-dire prêts à tout tenter ?

Élémentaire, mon cher Romaric ! Le génie d’Hergé, ce fut d’inventer un personnage, Tintin, qui pouvait faire vibrer trois générations en un album. Mon Pari corsaire illustré peut aussi bien être lu par un jeune élève de cours préparatoire que par un vieux pirate retraité de 77 ans. Du moins je l’espère ! Chacun y puisera les ingrédients de la belle échappée. L’enfance à volonté de Baudelaire n’a rien à voir avec un infantilisme benêt. Elle est essentielle pour mener une existence d’ivresse poétique. Il s’agit de conserver la fureur de vivre qui nous tenait à quinze ans pour faire de sa vie un rêve incarné. Ne pas penser en carrière mais en destin. Tout tenter. Refuser l’existence banale. Commencer par exemple son initiation philosophique à l’âge de douze ans sur un bateau de contrebande, comme le fit Jean Bart 350 ans plus tôt !


Le Pari corsaire de Maxime Dalle
Hérodios, 152 p., 22€

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