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Musique country : un spectre hante la pop

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Publié le

2 novembre 2024

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Chaque génération a sa mode-fantôme qui vient contaminer son style en remettant en lumière des attitudes, des accords ou des looks qu’on pensait définitivement avalés par la nuit du passé. D’accord, mais pourquoi la country ?

On aura tout vu, tout subi. Durant ces dernières décennies, tout y sera passé. Dès le début de l’effondrement post-moderniste, la mode rétro se lance. Les hippies farfouillent dans les friperies à la recherche de fringues 1900 ; Yves Saint-Laurent lance en 1971 la collection « Libération » ou « Quarante », avec ses robes courtes, ses semelles compensées, ses épaules carrées et son maquillage appuyé qui se retrouveront dans la rue et donneront son ampleur au mouvement rétro. Évidemment, on pourrait remonter plus loin. Les Révolutionnaires de 1793 faisaient en quelque sorte leur revival de l’Antiquité grecque. Leurs femmes aussi : on pense aux tuniques blanches, mêlées de longs rubans de couleur, que portait Madame Tallien. Une partie de la génération des millenials s’est aussi réapproprié certains codes vestimentaires des années 60 : nous cherchions donc, au début des années 2000, des foulards aux motifs paisley, cachemire ou persan ; nous retrouvions les pantalons cigarettes avant de réinventer le jean slim ; nous récupérions pêle-mêle, les Converse des Ramones de 1976 grâce aux Strokes, autant que les Chelsea Boots en daim que tout le monde, de Picadilly aux Champs-Élysées de 1966 connaissait. Nous établissions nos combinaisons, nos déguisements, nos panoplies, nos garde-robes dans le souvenir magnifié du passé. Cela est bien commun, bien courant, bien humain en somme. Mais aurions-nous pu penser que la mode country reviendrait ? Là, c’est autre chose.

Musique de campagne

Qu’est-ce que la country music ? Harold Bradley, le guitariste de Nashville, dit que ce sont des chansons qui parlent « d’amour, de mensonges, de douleur, d’alcool, de voitures et de maman ». Il ne faudrait pas oublier que d’autres parlent de meurtres ou de suicides (ce qui ouvre considérablement le champ des possibles). D’autres diront que la country est une façon simple de raconter des histoires, de ressentir et d’exprimer des émotions : ce qui ne nous aide nullement à mieux comprendre cette foutue country. Entendre parler quelqu’un de country, c’est un peu comme entendre un revenant d’une rave party sous LSD nous raconter ce qu’il a vu, sans pouvoir bien comprendre ce qu’il nous dit. Les lieux communs s’enchaînent aux phrases creuses, le tout porté par un lyrisme de converti. Il n’empêche que comme les visions hallucinogènes de notre revenant, la country existe bel et bien. Harlan Howard, une star de ce genre musical, disait : « La country, c’est trois accords et la vérité. » Voilà, il ne manquait plus qu’à nous parler de vérité maintenant. Comme je disais : on aura tout vu et tout subi. En vérité (nous y revoilà), la country music veut simplement dire, littéralement : musique de la campagne (« music of the country »). C’est une rencontre typiquement américaine entre le banjo de l’Afrique noire, le violon de l’Europe, les Irlandais, les vaqueros espagnols du Texas, les Allemands et leur polka. C’est une fusion de tout cela, qui s’est faite dans le Sud de l’Amérique du Nord, et qui, depuis, n’a jamais cessé de vivre.

Beyoncé, dans son dernier album intitulé Cowboy Carter, en plus de reprendre Jolene, le tube country de Dolly Parton, a farci la pochette de son disque de références à cette mode musicale

Des réactionnaires qui s’ignorent ?

Comme tout mouvement musical, la country est aussi une mode. D’abord mode de vie, elle fut rapidement aussi une mode vestimentaire. Au départ, les ouvriers et paysans qui dans les années 1930 chantaient cette musique le faisaient dans leurs vêtements du quotidien. Désormais, et plus que jamais, on croise dans les rues et sur les photographies de célébrités dans Paris-Match de plus en plus de santiags et de chapeaux de cow-boy. Taylor Swift, Post Malone, Pharell Williams, Rihanna, tous se sont mis à porter ou à chanter la country. Même un rappeur comme Lil Nas X rejoint la cohorte. Beyoncé, dans son dernier album intitulé Cowboy Carter, en plus de reprendre Jolene, le tube country de Dolly Parton, a farci la pochette de son disque de références à cette mode musicale. En amazone sur un cheval blanc, elle est dans un uniforme bleu, blanc et rouge, tout en portant un drapeau américain dans sa main gauche et un Stetson blanc sur sa tête. Est-ce qu’il y a dans cette obsession aussi bien musicale que vestimentaire, un goût pour une époque que ces gens n’ont pas connue ? Seraient-ils des réactionnaires qui s’ignorent ? On peut en douter, bien que les forces de l’inconscient soient parfois aussi surprenantes que puissantes. On cite souvent la phrase de Talleyrand qui disait : « Qui n’a pas connu les années qui ont précédé la Révolution ne sait pas ce que c’est que la douceur de vivre. ». N’y aurait-il pas dans cette mode un retour au Paradis Perdu de l’Amérique, à cet Ancien Régime de l’après-guerre de Sécession, aux premiers rythmes et mélodies de cette nation nouvellement née ? Ces stars déguisées en cow-boys décadents ne prônent que très peu une Amérique de nouveau grande, pour reprendre le slogan trumpien. Mais ils peinent finalement à fermer les yeux sur son passé mythifié.

Appropriation culturelle

John Carson, premier violoniste country à enregistrer un disque au début des années 20, était un ouvrier de la ville d’Atlanta qui avait adopté la mode du paysan de Géorgie. Lui-même à l’époque s’était donc métamorphosé, ou plutôt, avait choisi la mode de la campagne, de la country, par souci d’appartenance à un peuple. Aujourd’hui, on peut douter que Taylor Swift et Beyoncé soient encore accordées aux peuples du Sud, aux derniers paysans du Texas ou du Mississipi, à ceux qui dansent la country et portent les tenues qui vont avec. Pourtant, elles tentent de s’approprier cet esprit à leur tour. À l’heure où certains reprochent l’appropriation culturelle à tout bout de champ, on doute que ce genre de polémiques viennent du côté des fans de country. Et si la musique d’Hank Williams Jr. ou même celle de Johnny Cash est désormais bien lointaine des caricatures pop de ces vedettes américaines, on ne peut s’empêcher de penser que l’âme de ces troubadours célestes d’un temps oublié continuent de naviguer étrangement dans les esprits embrumés de nos contemporains sans souvenirs.

La country-music en cinq dates

Juin 1923 : Finddlin’ John Carson enregistre à Atlanta la vieille chanson traditionnelle « The Little Old Cabin In The Lane » qui raconte la vie quotidienne des esclaves. Ce disque fut le premier succès véritable et populaire de la musique country.

Avril 1939 : Gene Autry sort son tube « Back In The Saddle Again », qui reprend la mode western lancée par les films hollywoodiens de l’époque. La composition mêle des thématiques de cow-boy à des airs country typiques.

Août 1949 : The Delmore Brothers sortent l’hymne country/bluegrass « Blues Stay Away From Me » qui eut un succès phénoménal, au point d’être souvent désignée meilleure chanson country de tous les temps.

Mai 1956 : Johnny Cash enregistre sa chanson culte « I Walk The Line », aussi respectée par le monde fermé et traditionnel de la country que par les rockeurs qui deviennent célèbres à l’époque.

Août 2023 : Oliver Anthony, un inconnu venant de Farmville dans l’état de Virginie, prend la tête du Billboard top 100 du jour au lendemain avec son titre « Rich Men North Of Richmond », qui s’attaque aux politiciens, aux impôts, et aux aides sociales. Cette hymne folk-country anti-establishment cumule désormais les 150 millions de vues sur YouTube.

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