Où va la poésie ? Les avis de décès la concernant contredits par leur répétition même, l’infatigable survivante demeure cependant pour le grand public un objet de méconnaissance, souffrant d’une série de préjugés indéracinables, où se mêlent beaucoup de dérision et un reste inavoué de peur sacrale, reste d’une gloire déchue. Dans les mots croisés de l’été, elle apparaît dans deux définitions révélatrices. À en croire les grilles, le synonyme de « rêveur » en cinq lettres serait « poète » ; à la définition « poésie moderne », il faut répondre « Slam ». De tels poncifs saisissent un peu de l’air du temps.
La production poétique française contemporaine se fait pourtant aussi diverse que désordonnée. La jeunesse s’y intéresse plus qu’on ne le dit, peut-être en raison de ses modalités de lecture : même devant un poème long, le temps à y consacrer n’a rien à voir avec celui d’un massif romanesque. Du côté des auteurs, un renouvellement générationnel s’est accompagné d’une louable ouverture, et l’un des événements les plus marquants des dernières décennies tient à la reconnaissance enfin des voix féminines, au point que la création poétique a largement atteint la parité.
Cette énergie n’empêche pas une indéniable relégation. Au début du siècle précédent, des auteurs se consacrant exclusivement à ce genre accédaient à une notoriété égale à celle de romanciers. Le nouveau millénaire cantonne la poésie dans les confins d’une production éditoriale séparée. Parmi les « grands » éditeurs, il n’est guère que Gallimard pour l’intégrer directement à son catalogue. La disparition, au printemps dernier, de la collection « poésie » de Flammarion forme évidemment un très mauvais signe. Il semble que Le Seuil relance sa propre collection de poche, mais qui ne concerne qu’à la marge la création contemporaine. Un nouveau souffle apparaît du côté de Seghers pour mettre en valeur un catalogue hérité, mais aussi pour faire place, notamment par le biais d’une anthologie annuelle, à la vitalité de la création. Aussi l’édition poétique repose-t-elle presque exclusivement sur le courage et l’énergie d’un fragile maquis d’éditeurs indépendants. Le nombre de titres publiés est considérable ; la réduction des tirages tout autant, et le coût de la diffusion confirme l’idée d’une circulation souterraine, presque clandestine. Le Centre National du Livre a fixé à 300 exemplaires le tirage minimal à partir duquel peut être ouvert le droit à une subvention ; peu nombreux sont les auteurs disposant du double en première édition. Pourtant cette si précaire économie n’échappe pas à la maladie contemporaine de la surabondance, produisant une pléthore dans laquelle le lectorat peine forcément à se repérer. L’absence de presque toute critique médiatique, limitant la présentation et l’étude des livres à quelques revues et à l’université, participe du vertige et de l’émiettement.
Cette marginalité s’accompagne d’une sorte de fierté communautaire et d’un orgueil chatouilleux, qui ne facilitent pas non plus l’accès au public. De loin, on voit avec effroi s’ébattre et se déchirer une foule revendicative, dont l’importance paraît, aussi injuste soit l’impression, pour l’essentiel autoproclamée, et dont les textes ne correspondent que rarement aux clichés attendus fournis par une première scolarité. Pour ceux qui s’intéressaient à la poésie de la seconde moitié du xxe siècle, les disparitions successives, en une décennie depuis 2016, d’Yves Bonnefoy de Marie-Claire Bancquart, de Philippe Jaccottet, de Jean Ristat, de Jacques Roubaud, de Guy Goffette, de Jacques Réda, de Claire Malroux, de Vénus Khoury Ghata, en omettant ici bien d’autres noms respectables, suffisent à dire le tournant des temps. Les morts prématurées d’Antoine Emaz ou de Stéphane Bouquet ont fait entrer leurs œuvres dans le temps de la reconnaissance : chacun sait qu’autrement, dans la carrière des poètes, ce sont les soixante-dix premières années qui sont les plus difficiles…
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Les références aussi se sont radicalement modifiées sous la contrainte d’une actualité dont la poésie contemporaine aspire à s’emparer, sans toujours envisager les complexités d’une telle ambition. La construction du champ littéraire par le conflit des « lyriques » et des « antilyriques » qui dominait dans les années 1980-1990 ne signifie plus rien pour les poètes du nouveau millénaire. Et les sources alors invoquées, d’un côté les objectivistes américains, de l’autre les romantiques allemands, ne sont plus des totems. Chaque génération se choisit des ancêtres, et ce sont, en cohérence avec le souci politique, Aimé Césaire plutôt que Senghor, James Baldwin ou Maya Angelou, Emily Dickinson ou Sylvia Plath plutôt qu’Hölderlin ou Novalis. La « poésie de la poésie », qui avait peut-être atteint ses limites, est allée disparaissant, au profit d’une plus immédiate, et sans doute plus urgente, aspiration à intervenir dans l’état du monde.
C’est par là cependant que la poésie se retrouve poreuse, non pas toujours au monde actuel qu’elle prétend donner à voir, mais à la tendance du moment. Nombre de nouveaux auteurs naissant doivent leur formation aux écoles d’art plutôt qu’aux Lettres ou la Philosophie, ce qui se traduit par une modification des références esthétiques, comme de pratiques peu ancrées dans une perception diachronique de leur matériau verbal. Il semble qu’une époque en difficulté avec la langue ne puisse accepter la poésie qu’à la condition qu’elle ne soit pas seule. Le dialogue avec les arts dits « visuels » et/ou « vivants », ceux de la scène, le fond musical auquel il est difficile d’échapper lors des réalisations aux allures de « performances », le regain d’intérêt pour la mise en voix et la présence de modernes « troubadours » modèrent un peu l’optimisme, si, comme on peut le craindre, ils traduisent une relégation au second plan de l’exigence linguistique par laquelle le genre se trouve défini. Or bien des textes, magnifiés par le talent scénique, ne tiennent guère lorsqu’ils sont livrés au silence de la page.
Or une époque de révolutions ou de catastrophes, dans tous les cas de transformation radicale et de périls évidents, a plus que jamais besoin de la poésie. Elle partage avec d’autres arts la proposition d’un autre rapport aux êtres, aux choses, au monde et au temps, qu’une avide et frénétique prédation. Elle rouvre à des êtres aveuglés par la frénésie des images et des discours la proposition de la patience, de l’attention et de la contemplation. Enfin et surtout, parce que son matériau est le langage, elle révèle, quand elle est accomplie, que l’ordre du discours dans lequel nous baignons constitue une dénaturation et une perversion d’une parole qui peut et doit s’acharner à cerner les réalités, alors que l’usage communicationnel ne sert qu’à nous en détourner toujours. Mais il n’est pas sûr qu’un expressionnisme ignare, qui n’a tiré aucune leçon des apories de l’ancien « engagement », actuellement fort en vogue, trouve dans ses criardes dénonciations des différents travers de la société la réponse à l’ambition de dire le monde tel qu’il est et tel qu’il est vécu. Ce ne sont jamais leurs thèmes qui font la pertinence des écritures, mais l’attention portée à la précision du langage. De ce point de vue, la création poétique contemporaine est au moins inégale, et les axes de résistance au monde tel qu’il est sont souvent inversement proportionnels à leur auto proclamation.




