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Olivier Dard : « Pour les gauches, l’antifascisme est d’abord un élément fédérateur »

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Publié le

8 juillet 2024

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Olivier Dard est professeur d’histoire politique contemporaine à Sorbonne Université. Auteur de nombreux ouvrages, spécialiste de l’entre-deux-guerres, il a publié en début d’année Février 34, qui vient d’obtenir le prix Thiers de l’Académie française. Il revient pour L’Incorrect sur la genèse du Front populaire, et fait la lumière sur un sujet historique obscurci par toutes les manipulations idéologiques.
© Benjamin de Diesbach pour l'Incorrect

Pour quelles raisons le Front populaire s’est-il constitué ?

Il est essentiel de revenir aux conséquences du 6 février 34. À la suite de l’émeute, les forces de gauche, qu’elles soient politiques ou syndicales, ont organisé des manifestations en province et à Paris. Cela débouchera sur les manifestations du 9 et surtout du 12 février. Au lendemain du 6 février, il y a sur la base de l’antifascisme, c’est-à-dire de l’assimilation par les gauches de l’époque des ligues au fascisme, une poussée pour l’unité de la part des militants de gauche. Cela ne signifie pas qu’à ce moment on entre dans le Front populaire, car les appareils politiques sont eux encore très largement divisés. En effet, au lendemain du 6 février, la direction du PCF est encore très hostile au Parti socialiste et pratique la tactique « classe contre classe ».

Le 12 février 34, cette poussée unitaire de la part des militants se traduit par la fusion des cortèges socialistes et communistes au cours de Vincennes, mais elle n’existe pas au niveau des appareils. Le changement intervient au printemps 34 quand l’Internationale communiste (Komintern) change de tactique et propose non pas le Front populaire mais d’abord « l’unité d’action » avec les socialistes. Unité d’action signifie qu’il pourrait y avoir au sommet un accord entre les deux partis marxistes. Il s’agit d’un changement considérable car la séparation entre socialistes et communistes remonte au congrès de Tours de 1920. Ce virage du Komintern n’est cependant pas principalement provoqué par le 6 février 34, mais d’abord par l’examen de la situation allemande et l’échec de la tactique « classe contre classe » face à l’avènement du nazisme. En juillet 1934, cette nouvelle approche se traduit par un pacte d’unité d’action proposé par le PCF. On passe ensuite progressivement à un Rassemblement populaire puis à un Front populaire. Ce dernier a en France la particularité d’inclure aussi les radicaux. Il va falloir ensuite rédiger un programme, qui sera en fait très modéré et plutôt vague. Le Front populaire est d’abord une alliance électorale, sur fond d’antifascisme.

Cette menace fasciste en France était-elle dans les années 30 réelle ou fantasmée par la gauche ?

Il faut déjà comprendre ce que les gauches assimilent au fascisme. Au moment du Front populaire, il s’agit des ligues. Mais auparavant, au moment de la tactique « classe contre classe », les communistes associaient toutes les autres forces politiques au fascisme, y compris donc les socialistes, qualifiés de « socio-traîtres » ou de « socio-fascistes ».

Est-ce que les ligues de droite sont fascistes ? Elles puisent très largement à des sources qui ont peu à voir avec le fascisme et qui remontent au dix-neuvième siècle (boulangisme, affaire Dreyfus). Elles sont les héritières d’un nationalisme français endogène. Il est cependant incontestable que certaines d’entre elles avaient une sympathie pour le Duce, notamment du côté de la Solidarité française du commandant Renaud, et que certains mouvements (Jeunesses patriotes) ont fait le voyage de Rome. Cela étant, les programmes des ligues – restauration monarchique de l’Action française ou « Révolution nationale » à vocation césarienne et plébiscitaire des Jeunesses patriotes – empruntent peu au fascisme. Pour ces ligues, il n’est pas question de construire un parti-État comparable à ce qui existe en Italie. Mais pour les gauches, l’antifascisme est d’abord un élément fédérateur, et ce dès avant le 6 février. Les droites sont donc largement assimilées au fascisme.

Pourquoi le Front populaire a-t-il pris une telle importance dans la mémoire collective des gauches françaises ?

Le Front populaire pourrait n’être défini que comme une alliance électorale, qui n’engage d’ailleurs pas à des candidatures uniques mais simplement à des désistements au second tour. Par ailleurs, contrairement à celui de 2024, le premier Front populaire n’envisage jamais de gouvernement commun. Les communistes n’ont jamais eu l’intention de participer au gouvernement de Front populaire, qu’ils ont simplement soutenu à l’origine.

Ceci étant dit, pourquoi le Front populaire a-t-il été un événement si important ? Déjà, parce qu’il a généré à gauche une formidable mobilisation, à travers notamment les Comités de rassemblement populaire. Au niveau local, ils ont permis à beaucoup de gens de militer, même des personnes qui n’étaient auparavant membre d’aucune organisation. Par ailleurs, dans ces comités, on retrouve beaucoup de membres de ligues de gauche, notamment de la Ligue des droits de l’homme. Le Comité de vigilance des intellectuels antifascistes a aussi joué un rôle important, de même que les syndicats. Ainsi, le Front populaire a été l’occasion de la réunification de la CGT, divisée depuis les lendemains de Tours entre CGT et CGTU. Le troisième élément est le symbole très fort constitué par les mesures prises par le Front populaire à l’été 36 : les congés payés, la semaine de 40 heures. Ajoutons encore la guerre d’Espagne et le soutien au Frente popular qui marque la mémoire collective de gauche. Enfin, le Front populaire est vécu comme une victoire importante à gauche car il réussit l’union alors qu’au même celle de la droite échoue, malgré la volonté répandue de création d’un Front national.

À partir des élections de 1936, comment le Front populaire a-t-il évolué et s’est-il terminé ?

Il faut partir du résultat des élections, qui ne montrent pas, au soir du premier tour, une forte évolution de l’équilibre droite-gauche, puisqu’il n’y a que 70 000 voix d’écart par rapport aux élections de 1932. Le grand changement de 1936 par rapport à 1932 est la chute des radicaux, qui se retrouvent pour la première fois en deuxième position à gauche derrière des socialistes en mesure de former un gouvernement, ainsi que la percée du PCF, qui a plus de soixante-dix députés. Ce succès a été rendu possible par une forte nationalisation du discours du PCF, qui « tend la main » aux catholiques et se présente comme l’héritier de la Révolution française.

Dès l’été 1936, des conflits commencent à secouer le Front populaire sur la question d’une intervention dans la guerre d’Espagne. Léon Blum choisit de rester neutre, ce que lui reproche toute une partie de son aile gauche. La politique économique du Front populaire ne va pas donner les résultats attendus, ce qui provoque le départ de Léon Blum un peu plus d’un an après les élections, remplacé par Camille Chautemps, radical déjà au pouvoir lors de la crise du 6 février ! Le Front populaire commence déjà à tanguer. On peut considérer qu’il est terminé après l’échec de la grève générale du 30 novembre 1938. Dorénavant, le gouvernement du radical Daladier s’appuie sur une partie de la droite parlementaire, et Paul Reynaud est ministre des Finances. Ce revirement du pivot radical peut sembler étonnant, mais il était relativement classique dans le cadre du parlementarisme de la IIIe République.

Comment expliquer que la chambre de 1936 dominée par la gauche ait massivement voté les pleins-pouvoirs à Pétain ?

Par rapport à 1936, la situation à l’été 40 a profondément changé. Le PCF est interdit depuis septembre 1939. Le choc de la défaite est considérable. Par ailleurs, Pétain est considéré avant la Débâcle comme un homme parfaitement fréquentable par la gauche, comme un maréchal républicain. On retrouvera cependant un certain nombre de socialistes dans la collaboration, et beaucoup d’autres dans la Résistance, selon une division qui rejoue en grande partie celle opposant bellicistes et pacifistes dans les années trente. Ainsi d’anciens pacifistes constituent l’essentiel des troupes des socialistes collaborationnistes, même si les généralisations excessives doivent être évitées.

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