Chute de la fréquentation des salles aggravée après le COVID, hégémonie des plateformes de diffusion qui produisent beaucoup mais avec bien moins de moyens, marvellisation désespérée d’Hollywood et facultés d’attention amoindries de la Gen Z… Que pensez-vous de ces facteurs, de leur importance et de leurs conséquences réelles ?
Tous ces facteurs jouent certainement leur part, et peuvent légitimement donner le sentiment d’assister à la « mort » du septième art. Cela étant, on oublie un peu vite que le cinéma a toujours été en crise, et ce pratiquement dès sa naissance. Les crises dans l’industrie cinématographique sont structurelles, il s’agit d’une économie instable par nature. Tout y a, comme dirait Bainville, toujours très mal marché. Pour autant, on peut distinguer deux points importants : ce qui relève d’une crise de modèle économique (la sortie en salle, le prix des places, la diffusion sur les plateformes, la consommation des images sur toutes sortes d’écrans : télévision, ordinateur, téléphone) et l’évolution de la sensibilité esthétique (liée notamment à celle des capacités de concentration des spectateurs, les plus jeunes ayant pour certains pris l’habitude de visionner films et séries en vitesse accélérée). Peut-être le cinéma va-t-il céder la place à d’autres types de divertissement, par exemple le jeu vidéo, qui en accomplit par certains aspects l’ambition immersive ?
Quels sont les nouveaux pays émergents du cinéma ?
Notre regard sur la production mondiale est forcément ethnocentré (je dis cela sans jugement de valeur). Or très vite, dans l’histoire du cinéma, il a existé de grands centres de production, ainsi que d’importants publics, hors d’Europe et des Etats-Unis : l’URSS, l’Égypte, l’Inde, la Chine, etc. Ces cinématographies, tout en lorgnant sur les modèles occidentaux, ont toujours su les acclimater, les modifier, à la fois pour proposer des écritures singulières, mais aussi des conceptions politiques, spectaculaires ou existentielles différentes. Tout cela avec, peu ou prou, la même grammaire filmique que la nôtre. Mais je dirais qu’une vision profondément singulière peut tout aussi bien émerger de notre « centre », de France, d’Italie, de Pologne, des USA. Les engouements qui ont pu naître successivement pour le cinéma hong-kongais, taïwanais, coréen ont leur légitimité (ma génération a été bouleversée par John Woo, Tsui Hark, Wong Kar-wai et Hou Hsiao-hsien, par exemple), la mode est actuellement plus tournée vers la Corée. La circulation des formes est réelle mais je remarque que ces cinéastes asiatiques sont eux-mêmes les premiers à citer des cinéastes américains ou européens comme modèles. Il ne faut donc pas s’exagérer l’impression de rupture obtenue par ces effets de mode (le cas Bong Joon-ho est de ce point de vue caractéristique : c’est chouette, mais pas révolutionnaire non plus…).
Sorrentino a-t-il confirmé son statut de nouveau Fellini ? N’a-t-il pas merveilleusement investi la série (The Young Pope, mais aussi La Main de Dieu) ? L’ambition d’un cinéma-art-majeur, telle qu’il la poursuit, semble se raréfier…
Je serais moins enthousiaste à propos de Sorrentino. J’ai été bluffé par ses premiers films. Le goût des monstres felliniens se mêlait à une énergie satirique qui me rappelait les grands films d’Elio Petri des années 1970. Je suis depuis moins convaincu, et son dernier film (La Grazia) m’a paru vraiment gênant, vieillot. Une sorte de cinéma d’auteur un peu luxueux, cultivé, mais ployant sous le poids de sa propre culture, dévitalisé, malgré l’énergie clipesque de certaines séquences. Pour autant, ce cinéma d’auteur européen concentrant tous les arts, sur le modèle du Gesamtkunstwerk wagnérien, se prolonge en effet, dans les films de Pawel Pawlikowski, de Marco Bellocchio, de feu Béla Tarr et de quelques autres. Attention cependant à un écueil, signalé de manière très amusante par un article de Jean-Baptiste Thoret paru il y a près de vingt ans, et qu’il avait baptisé le « film académique d’auteur », ou « film de festival ». Car il existe aussi un académisme auteuriste. Un goût de l’épuisement du spectateur, de la lenteur, de l’inachèvement, qui vise à proposer comme en miroir un symétrique absolu au cinéma commercial américanisé (avec son culte de la vitesse, du bruit et de l’immersion du spectateur).
Le cinéma français est-il en déclin continu ou bien se ravive-t-il de quelques sursauts ?
Le problème majeur du cinéma français me semble résider dans un phénomène dont personne ne veut entendre parler, parce qu’il est un enjeu à la fois social et symbolique (la France, pays de l’invention du cinéma, de l’exception culturelle, etc.) : sa surproduction. On produit autour de 230 longs-métrages de cinéma tous les ans dans ce pays, sans que rien, ni leur succès public, ni leur inventivité esthétique, ne le justifie. Il reste des auteurs de qualité (Carax, Desplechin, Dumont, Dupieux, Triet, Mouret, Salvadori et d’autres encore), mais le niveau moyen du cinéma populaire s’est effondré. À côté de Philippe de Chauveron ou de Fabien Onteniente, Francis Veber et Gérard Oury, c’est Lubitsch ou Wilder ! Et je ne parle pas de toutes les horreurs avec comiques lamentables venus du stand-up qu’on nous déverse à jets continus sur la tête.
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Chez nous, on a l’impression que tout s’est résolu entre un cinéma progressiste intello fade, niais et prévisible et des grosses farces populaires. Le cinéma français trahit-il l’éclatement et la polarisation du pays ?
Vous aurez toujours un public téléramesque, recruté pour l’essentiel dans la petite noblesse d’État, pour parler comme Bourdieu, qui se précipitera sur le cinéma moral de centre-gauche qu’on lui propose (les questions de société façon « Dossiers de l’écran », la misère du monde, les drames engendrés par les vagues migratoires, etc.). Ça ne donne pas du très bon cinéma, mais ça fournit un public aux petites salles d’arts et essais – généralement soutenues par des fonds publics. Et puis, en face, le public des multiplexes qui ira applaudir Clavier avant de se remplir la panse à la Pataterie. Le point commun de ces deux publics, c’est qu’ils ont une moyenne d’âge de 60 ans. La vraie polarisation, finalement, se situe plutôt entre ces séniors qui continuent à aller en salle et le reste de la population, qui n’y va presque plus.
On peut remarquer néanmoins une tentative de renouer avec des grandes fresques populaires de qualité avec le patrimoine français (D’Artagnan, Monte-Cristo), ou encore des films ambitieux et nationaux : L’Amour ouf, Leurs enfants après eux. Quel est votre avis là-dessus ?
La politique de Pathé de ces dernières années, très publicisée, vise à proposer un cinéma de prestige, cher, patrimonial, avec une petite capacité à s’exporter (qui n’est pas à mépriser). Les résultats sont inégaux, mais il faut reconnaître que Les Trois mousquetaires ou le récent diptyque sur De Gaulle étaient tout à fait propres en termes de réalisation (le film de Baudry proposant, de surcroît, une réappropriation du récit national assez inattendue dans le paysage actuel). Je constate cependant que tous ces films (et ça vaut pour la reconstitution eighties de L’Amour ouf) reposent sur une forme ou une autre de nostalgie. Ce sont des films tournés vers le passé, qui visent plus ou moins consciemment un public vieillissant. Cela ne saurait constituer une solution durable pour appâter le jeune public. Les salles de cinéma, quand la lumière se rallume, ressemblent de plus en plus par leur public aux salles de concert classique ou d’opéra : beaucoup de cheveux blancs…
Quels ont été les plus grands films de cette dernière décennie ?
Je suis embêté par votre question, d’autant qu’elle va me faire illustrer mon propre propos : je vieillis, et suis de moins en moins impressionné par ce que je vois. Pour reprendre (de tête) une réflexion de Borges dans Le Livre de sable, je suis de moins en moins intéressé par le nouveau, d’abord parce que, le plus souvent, il n’est pas vraiment nouveau. Enfin, un petit effort quand même : Paterson de Jim Jarmusch (2016), Silence de Martin Scorsese (2017), Alien Covenant de Ridley Scott (2017), Ad Astra de James Gray (2019), Roubaix, une lumière d’Arnaud Desplechin (2019), La Cordillère des songes de Patricio Guzmán (2019), Louloute d’Hubert Viel (2020), Licorice Pizza de Paul Thomas Anderson (2021), Tromperie d’Arnaud Desplechin (2021), The Fabelmans de Steven Spielberg (2022), Top Gun Maverick de Joseph Kosinski (2022), Vers un avenir radieux de Nanni Moretti (2023). Voilà qui n’est déjà pas si mal !
Les grands acteurs américains révélés dans les années 90 qui poursuivent aujourd’hui une carrière au sommet, n’incarnent-ils pas un nouveau type de trajectoires à la longévité inédite ?
Chez Cruise, ce qui m’intéresse justement, c’est plutôt qu’il a reproduit (comme producteur) à son échelle un microcosme économique qui rappelle les studios de l’âge classique, avec ses propres réalisateurs, scénaristes et techniciens, ce qui lui a permis de maintenir une forte présence et un rythme régulier de sorties de films, alors qu’il avait été mis sur la touche par les grands studios du fait de ses enthousiasmes scientologiques. Pour ce qui est de cette génération d’acteurs, leur vieillissement finit par leur donner une patine classique dont ils savent jouer pour faire durer leur carrière et évoluer leurs rôles. Dans Il était une fois à Hollywood, Babylon ou même Formula 1, Brad Pitt joue très habilement de sa maturité, de son vieillissement (tout relatif si on le compare à celui du commun des mortels), mais cela suit un plan de carrière assez courant, du moins chez les vedettes dont la popularité demeure.
La 3D n’a jamais vraiment pris, semble-t-il. Quelles révolutions techniques pourraient réellement transformer le cinéma de demain ?
La 3D au cinéma est un vieux serpent de mer. Souvenons-nous qu’un film comme Le crime était presque parfait, d’Alfred Hitchcock (1954), était déjà projeté en 3D dans certaines salles ! Les diverses évolutions techniques me font plutôt poser la double question suivante : est-ce encore du cinéma, s’il n’y a plus d’enregistrement de la réalité, et s’il n’y a plus projection devant un collectif dans une salle ? Assistons-nous à une mutation qui fait que le nom demeure, alors que la chose a changé de nature ? Après tout, les mini-sketchs que tout le monde consomme sur son téléphone, d’une durée de dix secondes, nous ramènent davantage à l’invention de Thomas Edison qu’à celle des frères Lumière…
Un aspect insolite du cinéma récent que vous aimeriez évoquer pour finir…
Une petite note crépusculaire qui résumera mon propos en pastichant le merveilleux Jaime Semprun : j’y songe chaque fois que j’entends que telle ou telle projection a été annulée sous la pression d’un groupe d’activistes, généralement au nom du Progrès (ainsi Le dernier tango à Paris, lors de l’hommage à Brando rendu par la Cinémathèque française, fin 2024). Pour nous, la question n’est peut-être pas « Quels films regarderont les enfants de demain ? » ; mais plutôt : « À quels enfants laisserons-nous les films qui nous ont tant bouleversés ? ».




