Du bon connard ?
C’est la première image que j’ai eue de Cruise, celle qui correspond à ses premiers rôles, et à laquelle on s’arrête trop souvent, malheureusement. Le jeune premier aux dents blanches, la tête à claques des années Reagan : détestable, lisse, qui plus est acteur médiocre. Il n’en est pas resté là, Dieu merci.
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Du poète futuriste Marinetti ?
Le cinéma hollywoodien spectaculaire relève, comme le dirait Paul Virilio, de la catégorie des armes puisqu’il mène le temps de la projection une véritable guerre à nos perceptions. Par la surprise, la sidération, l’agression de nos oreilles et de nos yeux, il nous restitue un monde fragmenté, recomposé, moderne, en tout cas jamais vu avant lui. En cela, le cinéma cruisien rejoint de manière inattendue certains des vœux exprimés par l’auteur du Manifeste du futurisme, ainsi son fameux éloge de la beauté de la guerre.
De Tom Cruise ?
Il y a plusieurs Tom Cruise. Le jeune reaganien, le comédien qui cherche à prouver sa valeur dans des rôles un peu théâtraux, pensés pour remporter des prix, le héros flamboyant de films d’action épatants, etc. Il est amusant de constater que, depuis une vingtaine d’années, il ne joue pratiquement plus, proposant un jeu « blanc » qui en fait l’équivalent filmique de la fameuse « ligne claire » de Hergé. Cruise est notre Tintin cinématographique.
D’un nouveau Buster Keaton ?
Keaton, oui, et toute la tradition burlesque à travers lui. À Cannes, lors de la présentation de Top Gun : Maverick, Cruise ne cite que deux comédiens : Harold Lloyd et Gene Kelly. Le burlesque et la comédie musicale. Toujours un cinéma du corps. Contrairement à ce que l’on dit trop souvent des comédiens (nécessairement décervelés, marionnettes de réalisateurs démiurges), c’est un artiste très conscient de ce qu’il fait.
Du réalisateur ?
En s’entourant d’artisans à ses ordres (réalisateurs, scénaristes, techniciens), Cruise a peu à peu assumé la position généralement réservée au metteur en scène ou au producteur, à Hollywood. Plus intéressant encore, il a su déployer tout un jeu de tensions entre le champ et le hors-champ, le visible et le caché, qui fait de son art de comédien une pensée de la mise en scène en soi. Étonnamment classique, d’obédience hitchcockienne.
De l’anti-Marvel ?
Parce qu’il insiste pour exécuter ses cascades lui-même, récusant au maximum le numérique et les scènes sur fond vert, Cruise réaffirme que le cinéma est d’abord affaire d’enregistrement de la réalité. Il a compris, plus vite que beaucoup de ses camarades, que si les effets numériques rendent à peu près tout possible, ils suppriment en même temps toute croyance, et donc tout désir chez le spectateur. Là où les films Marvel nous somment de suivre des aventures qui tiennent plutôt du dessin animé que de l’enregistrement de la vie, la manière cruisienne se présente comme un plaidoyer pour la présence réelle.
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D’une divinité du cinéma ?
Quand j’ai commencé à réfléchir au livre, j’ai pensé l’appeler « L’évangile selon Tom Cruise ». Je me suis même rendu au siège parisien de l’Église de Scientologie, pour en apprendre plus sur sa secte ! Mais, dans le fond, c’est le texte filmique qui m’intéresse le plus, chez Cruise. Et la manière dont il y joue les divinités immortelles du cinéma. Sans âge, capable de revivre éternellement, et plébiscitant la salle de projection comme l’un des derniers lieux où l’expérience collective (et donc religieuse) est encore possible.

POÉTIQUE DE TOM CRUISE, OLIVIER MAILLART, Marest, 124 p., 14 €





