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Patrick Deneen : « Nous assistons aux prémices de la fin de l’ordre libéral »

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Publié le

14 mars 2023

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Professeur de sciences politiques à l’Université de Notre Dame (Indiana), Patrick Deneen signait en 2018 un ouvrage à succès, traduit dans plus de douze langues, pour démontrer et décrypter l’échec de l’entreprise libérale. En réponse, il se fait l’architecte et l’avocat d’un ordre postlibéral qui aura pour tâche de revitaliser le sens de la communauté et le souci du bien.
P Deneen

En quoi la conception libérale de la liberté a-t-elle renversé la liberté classique ?

La liberté classique était pensée comme condition de l’autonomie, obtenue par la culture des vertus et de la discipline classiques puis chrétiennes. Il ne s’agissait pas de « faire ce que l’on voulait », mais plutôt de cultiver le type de caractère qui permet aux individus de faire ce qui est juste et bon. Cela exigeait un ordre politique, social, économique et religieux qui aidait les humains à s’autodiscipliner (notamment à domestiquer leurs instincts) pour devenir autonomes. C’est pourquoi la tradition classique et chrétienne, Platon comme saint Paul, considérait que l’incapacité ou le refus de discipliner ces éléments inférieurs de notre nature faisait de la personne quelqu’un d’« asservi ».

La définition moderne de la liberté, issue de la théorie puis de la pratique libérales, renverse ces définitions. La liberté est définie par Hobbes et Locke (via la fiction de l’« état de nature ») comme la possibilité de faire ce que l’on veut, de disposer de soi-même et de ses biens comme on l’entend. La liberté se définit comme l’absence de contraintes externes et internes. Parce que cette forme de liberté est destructrice, elle doit être limitée dans une certaine mesure par la loi ; mais parce que cette forme de liberté est conforme à notre nature, elle doit être célébrée et étendue dans la mesure du possible.

Lire aussi : In God We Trust : vers un ordre postlibéral ?

« Le libéralisme a échoué parce qu’il a réussi », dites- vous. En quoi, du fait de sa logique même, a-t-il trahi ses promesses initiales ?

Les conditions requises pour la réalisation de la liberté classique et chrétienne sont celles qui empêchent la réalisation de la liberté moderne et libérale. Traditionnellement, toutes les institutions sociales (la famille, l’instruction, la loi, la religion) sont orientées vers la culture des vertus, condition de la vraie liberté, c’est-à- dire de l’autonomie. Pour le libéral, ces institutions sont des obstacles à la liberté. Elles doivent donc être modifiées ou abolies.

Le libéralisme déconstruit donc l’ancien, mais reconstruit également un ensemble d’institutions pour nous permettre de réaliser des formes toujours plus étendues de liberté en tant qu’absence de contrainte. D’où deux conséquences. Premièrement, le pouvoir de l’État libéral et des institutions libérales doit être dirigé contre les institutions non libérales restantes, telles la famille et l’Église. Deuxièmement, nous entrons dans un monde pour lequel la liberté de « l’état de nature » est un idéal à atteindre, et que l’ordre politique et social commence à réaliser. Nous sommes tous engagés dans une société de liberté radicalisée, hyper-compétitive, dans laquelle des « moi » dépouillés de toute relation constitutive cherchent à prendre l’avantage sur d’autres « moi » mis à nu.

Par-delà une opposition de façade, comment progressisme et conservatisme ont-ils collaboré pour faire avancer l’agenda libéral ?

 La configuration moderne du libéralisme s’est brillamment développée en semblant offrir deux alternatives opposées. Les libéraux de « droite » prétendent représenter les valeurs familiales tout en promouvant une économie libertaire qui mine les familles et les communautés. Les libéraux de « gauche » prétendent représenter la solidarité économique tout en défendant un programme sociétal d’auto-définition de soi qui attaque radicalement les fondements de la solidarité humaine. Si les deux semblent adversaires, ils travaillent de fait ensemble pour faire avancer le libéralisme.

« Le pouvoir de l’État libéral et des institutions libérales est dirigé contre les institutions non libérales restantes, telles que la famille et l’Église »


Patrick Deneen

Comment la démocratie a-t-elle été instrumentalisée par les élites libérales pour en faire leur marchepied ?

Le libéralisme est une philosophie politique élitiste, qui défend les intérêts matériels et sociaux d’un groupe restreint d’individus. Pourtant, il s’est vendu comme une philosophie égalitaire, affirmant qu’il est le fruit du « consentement » et que sa légitimité repose sur la « démocratie ». Il a pu gagner du terrain en se présentant comme un nouvel égalitarisme qui s’opposait à la domination arbitraire de l’ancienne aristocratie, à propos de laquelle il a créé la légende noire d’une époque rétrograde et injuste. En réalité, l’ancienne aristocratie a été remplacée par une nouvelle élite libérale dont la position serait « méritée », mais qui aujourd’hui se perpétue en grande partie par les mêmes moyens que l’ancienne aristocratie, à savoir les liens familiaux. Cependant, parce qu’elle prétendait que ses positions étaient « méritées », elle a abandonné le sens du devoir de l’ancienne aristocratie (« noblesse oblige »).

Aujourd’hui, le demos (le peuple), du moins dans les pays libéraux, se soulève électoralement contre ses nouveaux maîtres. En réponse, ces élites dénoncent les résultats électoraux comme contraires à la démocratie. Elles utilisent l’étiquette « populiste » pour différencier les résultats démocratiques qu’elles approuvent (c’est-à-dire libéraux) des résultats démocratiques qu’elles déplorent (non-libéraux). Ainsi, la victoire du Brexit ou l’élection de Giorgia Meloni sont présentées par les élites comme une « menace pour la démocratie ».

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Comment a-t-on pu accepter collectivement ce projet de destruction ?

La période au cours de laquelle le libéralisme était un ordre, c’est- à-dire le régime par défaut, est en fait assez courte. Elle couvre approximativement la période allant de la fin de la Seconde Guerre mondiale à aujourd’hui – et peut-être même plus courte puisque le communisme et la démocratie chrétienne ont longtemps été des concurrents sérieux. L’ascendant du libéralisme s’étend en fait de la chute du mur en 1989 à 2016 (Brexit et Trump). C’est un règne très court qui nécessitait des conditions de base très spécifiques mais qui ont très vite cessé d’exister. Le libéralisme s’est imposé dans le sillage d’une guerre particulièrement dévastatrice et d’un seul hegemon (les États-Unis). En raison de cette brève période d’ascendant, une grande partie de la population américaine a profité des fruits de la victoire et attribué ces largesses momentanées à un système plutôt qu’aux circonstances. Ce mirage, déjà vacillant dans les années 1970, s’est achevé complètement au cours de la première décennie du XXIe siècle.

Je pense que nous assistons aux prémices de la fin de cet ordre. Cela ne veut pas dire qu’il va disparaître, mais que les libéraux deviennent un parti discernable plutôt qu’un ordre. Après s’être présentés pendant un certain temps comme le seul régime « naturel », ses résultats et sa classe dirigeante semblent de plus en plus n’être qu’un ensemble d’intérêts partisans. La question est désormais de savoir si l’ordre libéral peut se maintenir en tant que régime électoral, ou s’il devra recourir à des mécanismes extra-électoraux pour conserver le pouvoir.

Dans un livre à paraître en juillet, vous tracez les contours d’un avenir postlibéral. Quels seraient les grands traits de ce nouvel ordre ?

 Mon livre soutient que le libéralisme est un ordre politique injuste, en particulier parce qu’il écarte le « parti du peuple » de ses considérations sur le pouvoir. Cela est vrai tant pour le libéralisme de « droite » que pour celui de « gauche ». Il existe deux alternatives qui cherchent une véritable représentation du « peuple » : le marxisme et le conservatisme du bien commun. Je rejette le marxisme pour avoir faussement représenté le « parti du peuple », au motif que la « populace » n’est généralement pas révolutionnaire mais conservatrice. Je propose un changement de régime dans lequel nous ne cherchons pas l’élimination d’un parti d’élites en soi, mais le remplacement des élites libérales par une nouvelle élite plus soucieuse de ce parti conservateur qu’est le peuple.

« Nous ne cherchons pas l’élimination d’un parti d’élites en soi, mais le remplacement des élites libérales par une nouvelle élite plus soucieuse de ce parti conservateur qu’est le peuple »


Patrick Deneen

Intellectuellement et politiquement, aux États-Unis et à l’international, voyez-vous un mouvement de fond émerger en ce sens ?

De par sa nature, le conservatisme a tendance à être plus particulier culturellement, nationalement et historiquement, et n’a donc pas progressé en tant que projet international de la même manière que le marxisme et le libéralisme. Cependant, comme le libéralisme est devenu un ordre mondial, il a fallu un effort plus conscient pour forger une réponse globale. En conséquence, nous voyons se dessiner les contours d’un nouveau conservatisme, plus international, pour faire cause commune contre un ennemi commun.

Le retour à la liberté classique et l’avènement d’une « contre-anti- culture » ne nécessiteront-ils pas une foi retrouvée ?

Dans mon dernier livre, j’ai inclus la religion dans la catégorie « culture », et je soutiens que notre « contre-anti-culture » nécessitera de penser une culture authentique et approfondie comme alternative. Nécessairement, la religion sera centrale. Dans mon prochain livre, j’appelle plus explicitement à l’intégration de la religion et de la politique et, plus particulièrement dans le contexte des nations occidentales, à une revitalisation du christianisme et de la culture chrétienne qui reste une partie quelque peu dormante, mais vitale de notre héritage culturel. Cette revitalisation devrait être au centre des préoccupations de la nouvelle classe dirigeante chargée de réaliser le changement de régime.


POURQUOI LE LIBÉRALISME A ÉCHOUÉ, PATRICK DENEEN
L’Artisan, 288 p., 22,90 €

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