Comment êtes-vous venus au cinéma ?
Je suis né et j’ai grandi sur les hauts plateaux du Sud-Vietnam avant de déménager à Saïgon pour étudier. Après quatre ans d’études en informatique, j’ai compris que je voulais faire quelque chose en rapport avec l’art. C’est ainsi que j’ai trouvé un emploi de monteur de films, un travail qui allie la technique et l’émotion. Je me suis formé en analysant de près le montage des films que j’appréciais le plus : ceux de Béla Tarr, Theo Angelopoulos, Kenji Mizoguchi, Tsai Ming-liang, Carl Theodor Dreyer, Ingmar Bergman… Pour mettre cela en pratique, j’ai postulé dans une entreprise spécialisée dans les films de mariage et d’événementiel. Ce travail m’a donné l’occasion d’interagir avec la réalité : utilisation d’optiques différentes, composition des images, déplacement dans le cadre, mise en scène… Jusqu’à ce que je prenne conscience peu à peu de mes limites. J’ai eu besoin de la fiction pour me dépasser, et le cinéma est en cela l’art le plus universel pour raconter une histoire. Pour moi c’est un champ d’expression totalement illimité, où je peux surmonter toutes les barrières de la culture, de la langue, de la vie, où je peux créer mon propre « monde » pour exprimer mes opinions, où je me permets de jouer avec le temps, l’espace et les émotions.
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Le film commence par un accident brutal, hors-champ, pendant une discussion sur la foi…
J’ai mis dans le film beaucoup d’éléments de ma vie personnelle et la scène d’ouverture est également basée sur mon propre rapport à l’alcool – sur cet alcoolisme mondain que j’ai pu entretenir avec mes amis. Quant à la foi – le thème principal du film – j’ai en effet choisi de l’aborder frontalement dès les premières paroles des protagonistes, je voulais le prologue le plus programmatique possible, qui serait mis en danger par cet évènement inattendu pour les personnages comme pour le spectateur. Cette mort brutale, c’est l’évènement fondateur du parcours initiatique de Thien, le personnage principal, qui lui permet de revenir à ce qui le hantait intérieurement : sa foi perdue depuis longtemps. La vie et la mort sont des forces parallèles mais indissociables : en tant qu’êtres humains normaux, nous mangeons, buvons et menons notre vie sans réfléchir, et soudain, des incidents comme celui-ci nous obligent à regarder au fond de nous-mêmes et à nous demander qui nous sommes dans ce monde.
Votre film tourne autour de longs plans fixes qui provoquent une expérience hypnotique du temps…
Je voulais que le film soit lié au rythme circadien humain (son horloge interne, ndlr). J’aime la façon dont les longs plans donnent aux spectateurs le temps de regarder attentivement tous les détails à l’intérieur du cadre. Ainsi, le personnage de fiction devient presque une prothèse du spectateur, une prothèse mentale qui sert à s’immerger totalement dans le monde du film.
Cette mort brutale, c’est l’évènement fondateur du parcours initiatique de Thien, le personnage principal, qui lui permet de revenir à ce qui le hantait intérieurement : sa foi perdue depuis longtemps.
Si c’est réussi, cela peut relever d’une expérience psychédélique, proche de l’hypnose. Mais qui conserverait une grande liberté, puisque le spectateur garde la possibilité de choisir ce qu’il veut dans le cadre, le réalisateur n’étant là que pour proposer un éventail d’impulsions, de stimuli… Pour moi, le cinéma doit relever de cette expérience hypnotique où le spectateur se construit son propre voyage.
La foi chrétienne dont vous parlez semble s’appuyer parfois sur un rapport panthéiste à la nature…
Je suis catholique et toutes les scènes du film liées au christianisme sont basées sur mon expérience intime de la foi, puisque j’ai grandi au sein de la communauté catholique locale. Je ne me sens pas spécialement touché par le panthéisme, mais, votre remarque me fait dire que chacun trouve dans le film ce qu’il souhaite y voir. J’ai voulu laisser à la nature son mystère… elle porte plusieurs sens : c’est un symbole de la Foi, car elle est l’œuvre de Dieu, c’est aussi le sens du voyage qu’entreprend Thien pour retrouver ses origines, une sorte d’état premier de l’être. Elle semble partout dans le film, mais elle reste volontairement indéchiffrable.
Comment expliquez-vous la dernière scène ? On dirait que la réalité se scinde brusquement en deux versions…
Lorsque Thien ôte ses vêtements dans le dernier plan, il laisse derrière lui tous les aspects matériels du monde, toute sa pesanteur, il est revenu à son vrai moi débarrassé de son ego et entre dans l’eau pour, espérons-le, en ressortir en tant que nouvelle personne, comme s’il s’agissait d’une eau baptismale. Quel peut être ensuite son avenir ? Même s’il revient à la ville, il ne sera pas le même homme, il aura en lui quelque chose de transformé qui en fait un nouvel être. Qu’il s’agisse d’un rêve ou d’une réalité alternative importe peu, finalement : la Foi transporte l’homme dans un monde parallèle.
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Comment se porte l’industrie du cinéma actuellement au Vietnam ?
L’industrie cinématographique vietnamienne commence à s’épanouir, aussi bien dans le cinéma de divertissement que dans le cinéma d’auteur. C’est une période passionnante où les gens essaient plein de choses différentes et où il y a de plus en plus d’initiatives pour les jeunes talents. En tant que cinéaste autodidacte ayant participé à des concours de réalisation, j’ai bon espoir que le cinéma vietnamien se développe fortement à l’avenir.
Votre cinéma semble aller à l’encontre des films de plateforme…
Effectivement, la plus grande menace qui pèse sur le cinéma c’est l’appauvrissement du langage cinématographique. La plupart des films proposés par les plateformes ont une grammaire extrêmement régressive, qui perd souvent de vue l’essence du cinéma. On cherche le divertissement rapide, les images faciles qui attirent l’attention et on éclipse de plus en plus les nuances. Il faut réhabiliter le cinéma en tant que langage.





