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Philippe Grenier : musulman et français toujours

À l’heure où la « loi sur le séparatisme » ébranle les fondements de la laïcité française, évoquons la figure d’un curieux médecin franc-comtois, premier député musulman de l’Histoire de France.

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©Capture d'écran Youtube

La rentrée parlementaire du 12 janvier 1897 restera dans les annales. Maniant le calembour, Le Matin titre sur la « première séance de l’enfant des douars », qu’il compare à une « représentation du Nouveau-Cirque », ajoutant que « le costume, les génuflexions du député musulman ont fort égayé nos honorables et le public des tribunes ». Le reste de la presse adoptera le même ton, mi-amusé, mi-scandalisé. Il est vrai que l’élection d’un député de confession islamique, le mois précédent, est un événement inédit.

Né à Pontarlier en 1865, fils d’un capitaine de cavalerie et orphelin à 6 ans, Philippe Grenier, handicapé d’une jambe, a connu une enfance solitaire. Il n’en poursuit pas moins de brillantes études de médecine, avant d’ouvrir un cabinet dans sa ville natale, où il soigne riches et pauvres, sans exiger de rémunération. Ce philanthrope assoiffé d’absolu est séduit par la mystique musulmane à la faveur d’un séjour en Algérie. Il se convertit, accomplit le pèlerinage à La Mecque et s’enflamme du zèle des néophytes. Désormais, il revêtira la tenue arabe traditionnelle, gandourah, burnous et turban, chapelet en bois de santal et bottes marocaines de cuir rouge. Il abhorre néanmoins fanatisme et superstition, professant une religion « dégagée de l’édifice des exagérations et des erreurs qu’ont ajoutées les interprétateurs dans la suite des siècles ».

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D’abord désigné pour siéger au conseil municipal de Pontarlier, le docteur Grenier devient député en décembre 1896, à la suite d’une élection partielle et grâce au désistement de l’un de ses concurrents. La profession de foi de celui qui se proclame « prophète de Dieu » a pourtant de quoi surprendre. Elle commence par l’invocation coranique : « Au nom de Dieu, clément et miséricordieux ! » et s’achève sur cette vibrante péroraison nationaliste : « Dieu et patrie, Honneur et patrie, Humanité, Louange à Dieu seul et vive la France ! ».

Il déclare admirer « les héros de la Première République », tout en saluant « les longs efforts de la royauté pour fonder notre patrie territoriale telle qu’elle est constituée aujourd’hui ». Proche des idées radicales, Grenier prône la justice sociale, mais, avec un « large esprit de tolérance », il refuse l’anticléricalisme et dénonce les tares de la IIIe République en des termes toujours très actuels: « Un luxe inouï, effréné, s’étalant sans pitié en face des pires misères sociales; des dépenses formidables et souvent inutiles; une dette s’accroissant tous les jours; pas de fraternité véritable; tous les ressorts de l’État mis en jeu pour satisfaire les intérêts de financiers peu scrupuleux, ou de castes privilégiées… ».

« M. Philippe Grenier sera donc le premier mamamouchi qui viendra siéger en turban dans une assemblée française. Mais combien d’autres fantaisistes l’ont précédé ! »

Sa première apparition à la Chambre déchaîne les quolibets. Il se prosterne à la porte de l’hémicycle et procède à ses ablutions rituelles dans les toilettes réservées aux parlementaires. La Croix s’indigne : « Le renégat était, il y a encore quelques années, l’être le plus odieux à la France chrétienne ; aujourd’hui, il en est le député ». Mais le Gil Blas lui rétorque avec humour : « M. Philippe Grenier sera donc le premier mamamouchi qui viendra siéger en turban dans une assemblée française. Mais combien d’autres fantaisistes l’ont précédé ! »[...]

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