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Philippe Jaenada, Yannick Haenel, Laura Kasischke… : nos critiques de la rentrée littéraire

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Publié le

1 octobre 2026

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Chaque mois, L’Incorrect sélectionne pour vous le meilleur et le pire de l’actualité culturelle. Perles rares ou navets survendus, authentiques exploits ou pathétiques arnaques, ici se poursuit l’ambition de distinguer. À rebours de la tyrannie du médiocre, du politiquement convenable et du consensus, nos critiques vous redonnent le sens des hiérarchies.
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IRRÉSISTIBLE
L’INCONNUE DU QUAI DE JAVEL, Philippe Jaenada, Flammarion, 516 p., 23 €  

Philippe Jaenada s’est fait une spécialité des romans-enquêtes sur des faits divers du passé, sur lesquels il cherche à tout savoir, comme si sa vie en dépendait. Simultanément, il raconte l’enquête en train de se faire, dans des saynètes souvent désopilantes (cet homme incarne littéralement le mot « sympathique »). Ses livres marchent ainsi sur deux jambes entre passé et présent. Il applique cette recette à la lettre dans ce nouveau récit qui s’intéresse à la mort en 1949 d’une jeune bretonne, devenue modèle de peinture à Paris (un autre fondu de ce cold-case, Luc Corlouër, publie aussi une enquête illustrée en cette rentrée). Qu’on s’intéresse ou pas à l’affaire, qu’on soit prêt ou non à se pencher sur les micro-détails qu’en rapporte Jaenada, peu importe : ce qui compte, c’est l’ambiance, le voyage dans le temps, l’excitation puérile de découvrir un entrefilet sur l’affaire dans un vieux Paris-Soir, et le plaisir de boire des whiskys avec l’auteur, qui joue à se prendre pour Maigret. ? Jérôme Malbert

AVEC MENTION
LA SOLITUDE DES PROFESSEURS EST INFINIE, Yannick Haenel, Gallimard, 316 p., 21,50 € 

Quoique généralement sarcastiques à l’endroit des profs du secondaire, ces gens qui maintiennent en vie Télérama, qui s’apprêtent à voter Glucksmann et qui coopèrent de toutes leurs forces à l’écroulement de la civilisation, les lecteurs de L’Incorrect auront tout de même en cette rentrée une pensée charitable à leur égard. Ils liront même le nouveau roman de Yannick Haenel, qui raconte la première rentrée, dans les années 1990, d’un prof de français en région parisienne. Une année dans l’enfer d’un collège de Mantes, qu’il transforme en une tragédie grecque paranoïaque, avec une histoire de malédiction et une sorte de déréalisation fantastique du monde environnant. Quelles que soient nos préventions contre le sujet, le titre, voire l’auteur dont l’œuvre passée ne plaide pas toujours en sa faveur, c’est tout à fait réussi, inquiétant, profond, presque mystérieux, et en même temps émouvant – en somme, l’un des romans français les plus recommandables de cette saison. ?  JM

GÂCHIS
ROUGES-TRUITES, Pierric Bailly, P.O.L, 326 p., 22 €  

Après les magnifiques Le Roman de Jim (2021) et La Foudre (2023), tous deux adaptés ou en cours d’adaptation par les frères Larrieu, Pierric Bailly revient avec un roman plus court, resserré autour de quatre personnages, deux duos frère/sœur, sur deux époques, la fin des années 1990 et aujourd’hui. La première partie, les années 1990 dans le Vercors, est une réussite : Bailly y propose ce qu’il fait le mieux, une histoire d’ados avec un mystère, et même un double mystère, la disparition étrange d’un prof de sport et le suicide inexpliqué d’un parent d’élève. Vingt ans plus tard, deux des personnages de l’époque, devenus adultes, font de la randonnée dans le Jura. Là, ils tombent sur une maisonnette en terre habitée par une bonne femme farouche, genre hippie/chamane, en qui ils ne tardent pas à reconnaître leur amie d’enfance, la fille du suicidé… À partir de là, le roman dérape : rien ne tient plus debout dans ce scénario invraisemblable, ni dans l’interminable récit dans le récit – la hippie qui raconte sa vie, avec une jactance à la limite du supportable (elle ne met jamais de sujet dans ses phrases : « A mis plus de trois heures à venir. M’appelait tous les quarts d’heure ») –, encore moins dans le finale grand-guignolesque, quand le frère caché surgit littéralement d’un terrier sous la cabane, avant d’y séquestrer les pauvres héros. On se pince, tellement c’est peu plausible et mal joué (les personnages hurlent, mais sans points d’exclamation au bout de leurs répliques, comme s’ils lisaient un texte en pensant à autre chose). Restent le décor, les tourbières, les forêts du Jura, que Bailly décrit toujours si bien. Elles ne sauvent pas le roman. ? JM

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EN DEMI-TEINTE
BAIGNADE SURVEILLÉE, Laura Kasischke, Gallimard, 314 p., 23 €

Le nouveau roman de l’excellente Laura Kasischke est l’un des plus attendus de la rentrée, au rayon des livres étrangers. L’histoire se passe le 16 juillet 1969, jour du décollage d’Apollo 11 pour la Lune, dans une petite ville du Michigan, Mission Hills. Tandis que le pays attend d’assister au décollage, une mère de famille emmène à la piscine son fils de cinq ans, qui se noie. Je ne divulgâche rien : le drame est annoncé dès la première phrase. Tout le roman va dès lors consister dans une sorte d’étude chorale sur les tenants (avant) et aboutissants (après) de cette tragédie, en passant en revue une multitude de personnages : la mère et le père de la victime, sa petite voisine, la maître-nageuse qui n’a rien vu, vite transformée en bouc émissaire par la communauté locale – belle, jeune, désinvolte et désirable dans son maillot rouge, elle fait office de coupable idéal, qui permet à chacun de soulager sa conscience en s’épargnant d’avoir à s’interroger sur sa part possible de responsabilité. La narration dispersée, avec des chapitres très courts qui alternent entre les personnages et les moments de l’histoire (avant la noyade, après, longtemps après) constitue l’originalité du livre, et s’accorde bien avec le thème macabre, la vérité faisant surface petit à petit, à la façon d’un corps qui remonte du fond. Simultanément, cette construction saccadée constitue la limite du livre, et finalement son handicap : l’insistance de Laura Kasischke à découper le temps en mini-séquences (une heure avant le drame, dix minutes, deux minutes, etc.) aboutit à répéter sans fin la scène de noyade, quitte à lasser ; la mise en rapport permanente de l’événement avec le décollage de la fusée, drame local d’un côté contre événement national de l’autre, bleu clair de l’eau contre bleu sombre de l’espace, engendre un symbolisme des contraires un peu ostentatoire, qui finit par laisser perplexe. Un beau roman, sans doute, mais dont la mécanique visible et les effets appuyés atténuent la réussite. ? Bernard Quiriny

SUR LES CHEMINS ROUGES
DANS LES GRANDES LIGNES, Philippe Vasset, Flammarion, 192 p., 21€ 

Spécialiste des topologies limites, Philippe Vasset nous entraîne à sa suite et au fil de ses phrases sous les lignes à haute tension. Défi conceptuel fascinant, il découvre à notre disciple enamouré de la fée électricité des lieux inquiétants et titanesques mais aussi des aperçus surprenants sur le pays, du moins l’Île-de-France et la Normandie, comme découpé en tronçons aux successions improbables par la logique de la distribution du courant. L’écrivain randonne, bute sur des obstacles, se fait chasser ou lance des conversations, médite à haute intensité, et déroule un magnifique hommage à la poésie de l’électricité (« Les fils tendus au-dessus de moi et l’énergie presque instantanée qui s’y diffusait perturbaient la succession des heures, tissant entre elles un réseau serré de correspondances. ») L’obsession de l’auteur finit par se mondialiser, sa navigation devient virtuelle, et si l’on ne peut que saluer la performance, difficile de ne pas la trouver trop vaine pour ne pas finir par s’en lasser, malgré l’exploit formel. ? Romaric Sangars

INTRIGANT
DE BÊTES ET D’OISEAUX, Pilar Adón, Le Typhon, 230 p., 23 €

Une automobiliste roule pour se laver la tête d’un deuil. Et tombe en panne d’essence, en pleine campagne, sur un chemin non goudronné. Évidemment, elle n’a pas son téléphone. Tout près, un portail. Une inconnue l’ouvre, munie d’une torche : « Qu’est-ce que vous faites là ? » C’est ainsi qu’elle tombe dans une communauté constituée de femmes accueillantes, qui ne répondent jamais à ses questions, tout en ne cessant de lui en poser, incongrues, vu le contexte. Vous savez naviguer ? Et jouer du piano ? Vous avez fait de l’escrime ? Happée par l’atmosphère ouatée et mystérieuse de ce lieu hors du monde, elle se demande si elle est l’otage de ses bienfaitrices, ou leur nouvelle associée… Applaudi par la critique espagnole, ce roman de Pilar Adón (1971) crée une atmosphère fascinante, comme dans un polar fantastique au milieu du brouillard. L’étirement du récit et son côté répétitif font toutefois songer qu’il y avait peut-être là le sujet d’une excellente nouvelle, plutôt que d’un roman. ? BQ

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FIELLEUX
FUCK CIRCUS, Esther Teillard, Grasset, 200 p., 19€  

Le mépris est-il un bon carburant romanesque ? Esther Teillard, bien décidée à se faire un nom dans la scène comme toutes ses petites consœurs pour qui le « roman de cul picaresque » est un passage obligé afin de s’assurer une place au soleil, a choisi de décrire ses frasques avec le ton le plus mordant possible, celui d’une semi-intrigante qui déteste à peu près tout le monde sauf elle. Et ça marche parfois, au fil de punchlines bien misogynes (elle a écouté Vald) et de quelques maximes qu’elle voudrait définitives mais qui sonnent surtout comme des rébus sentencieux tirés d’un Moleskine d’hypokhâgneuse. Cela dit, on s’amuse, pendant les premières pages, à découvrir cette posture de fifille au QI hypertrophié bien décidée à en découdre avec l’intégralité de la population, survolant comme un rapace les plaines de l’abyssale médiocrité humaine. Mais bon : l’amertume, c’est rigolo, mais ça laisse un sale goût dans la bouche. ? Marc Obregon

MONUMENTAL
LES LIEUX SOUTERRAINS, Gustavo Faverón Patriau, Christian Bourgois, 704 p., 29€  

S’il y a bien un objet littéraire qui nous tombe des mains habituellement, c’est le méta-roman à tiroirs latino-américain à la Roberto Bolaño, touffu, indigeste et forcément « génial ». L’écrivain péruvien Gustavo Faverón Patriau, également professeur de littérature sur les terres de Stephen King (dans le Maine, donc) est un spécialiste de Bolaño et de Borges, ça tombe bien. Mais surprise, à condition de se donner la peine d’y entrer, ses Lieux Souterrains seraient peut-être bien le grand roman de la rentrée. Derrière l’argument tordu – la quête intérieure d’un cinéaste d’avant-garde hanté par les crimes de son père, concepteur de prisons secrètes pour la CIA – Patriau signe une entreprise faramineuse d’hyperfiction qui retrace par le menu les fantômes et les hantises de l’Amérique Latine, tous ces pays qui ont été « nazis avant les nazis », un stupéfiant récit-gigogne, façon Manuscrit trouvé à Saragosse, où l’embolie romanesque sert de moteur à une scrupuleuse déconstruction par l’horreur de notre Histoire récente. Les lieux souterrains, ici, désignent autant les prisons où l’on torture et l’on tue que les antichambres de l’inconscient où l’imaginaire du romancier se met à dérailler, jusqu’à produire ses images et ses récits fatals sur lesquels l’ambition fictionnelle vient s’embrocher, montrant dans un même geste ample toute son urgence et toute son effarante futilité. ? MO

PARESSEUX
LE PAYS DES ÉTÉS, Pierre Adrian, Gallimard, 180 p., 19€ 

On aime bien Pierre Adrian, en général, qui serait, dans un monde idéal où le roman français ne serait pas menacé perpétuellement d’être pilonné à chaque rentrée littéraire par le retour du même et par l’itération poussive de ces petites choses nostalgiques et pénétrées d’autocongratulation, sans doute un auteur à suivre – tant son évocation de l’enfance, des marigots du souvenir et des dentelles empesées du deuil peut parfois toucher juste – du moins si l’on est de bonne humeur. Las, dans cet embouteillage de rentrée, pas évident de voir dans ce Pays des Étés autre chose qu’une énième confession de petit-bourgeois qui pleurniche sur sa côte bretonne cossue et qui voudrait ranimer le cadavre de Proust avec un drame familial bricolé vite fait, censé culminer dans une sorte de climax convenu et servi par un style paresseux qui multiplie les expressions toutes faites (une « impression malaisante », dit-il… on a pendu des correcteurs pour moins que ça).  ?  MO

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AU PILON

PIÈGE À MIEL, Imani Thompson, Mercure de France, 410 p., 24 €

Une doctorante de Cam-bridge, spécialisée dans les études afro-américaines et toujours prête à prendre le monde de haut, se met à dessouder les sales types qui lui passent sous le nez, profs manipulateurs, dragueurs lourdauds, etc. On espère une bonne comédie de campus mâtinée d’humour grinçant, mais l’intrigue s’étiole vite en saynètes répétitives et confuses, où l’écriture sophistiquée sonne artificiel et brouillon. Beaucoup de bruit pour rien. On ressort déçu.? BQ

LES FILLES DU 9 JUIN, Maylis Besserie, Grasset, 458 p., 24 €

Trois générations de fem-mes : l’une a assisté au massacre de Tulle par les SS en 1944, la deuxième pourchasse les anciens nazis, la troisième milite à SOS Racisme dans les années 1980. C’est bien fait, si l’on aime le genre scolaire solennel. L’épilogue, homélie grandiloquente sur la qualification du FN en 2002 et sur « les collaborateurs, les Waffen-SS français et les anciens de l’OAS qui avaient contribué à la création de ce parti », est un sommet comique de gloubiboulga no pasaran. ? JM

TUER LE VIEUX, Daria Marx, Flammarion, 152 p., 18€

Premier roman de Daria Marx mais millième sur le thème de l’inceste raconté crûment par la victime, Tuer le vieux est sans doute sincère mais pue la recette commerciale. La narratrice veut porter plainte contre son grand-père qui a abusé d’elle enfant. Son rendez-vous au commissariat étant annulé, elle décide, pour une résilience plus efficace, de se rendre chez son ancien bourreau en vue de l’assassiner. Tape-à-l’œil, ado, brutal mais creux, le livre ne vaut pas grand-chose, mais son autrice ne manque pas de verve. Reste à tuer les lieux communs. ? RS

MINUIT, Andréas Becker, Metropolis, 130 p., 15 €

Sur la page Wikipedia d’Andréas Becker figure une opinion du psychanalyste Philippe Bouret : « Becker, c’est l’écrivain qui a fait le deuil de toute langue normée ». Voici donc le début de Minuit : « La nuit plonge dans un lait de bruine, se couche dans un halo de mystère, se colore d’un miraculeux, indéfinissable blanc […] Ce sont des heures d’une oppressante splendeur, des heures de crevasse », etc. Tout le livre est écrit dans cette veine. Prose surchargée, ampoulée jusqu’au grotesque. On peut dire « non-normée » si on veut, mais elle n’en sera pas plus lisible. ? BQ

Lire aussi : Jean-Pierre Montal : éloge des boîtes à livres

ALADDIN ET MOI, Jeanette Winterson, Buchet Chastel, 260 p., 23,50 €

Page 43, on lit : « En tant que femme issue de la classe ouvrière », etc. Sur la même page, il est question d’inégalités « socialement construites », de « non-blancs » et de « normes sociétales ». Ce livre, supposé parler de la place des livres dans la vie de l’auteur, constitue un document éclairant sur l’univers mental du progressisme des années 2020, et sur le niveau intellectuel d’une de ses éminentes représentantes au sein du monde culturel et littéraire anglo-saxon.  ? JM

JOSEPH DANS LA NUIT, Olivier Grondeau, L’Iconoclaste, 240 p., 19,90 €

L’auteur de ce premier livre a été détenu en Iran de 2022 à 2024 : 72 jours de garde à vue, 800 de prison. Voici le récit de cette épreuve. On est tout prêt à s’intéresser à son calvaire, mais on bute dès la première page sur une phrase en écriture inclusive, avec point médian. C’est triste à dire, mais dès lors, le ridicule l’emporte, le lecteur perd son aptitude à prendre au sérieux cette terrible histoire. On s’en veut, comme d’un fou rire pendant un enterrement. Mais c’est sa faute, pas la nôtre. ? JM

LATEX, Samuel Dock, Grasset, 264 p., 22€

Samuel Dock est un psychologue clinicien qui, nous dit-on, a le courage d’assumer ici non seulement son homosexualité mais aussi et surtout son « fétichisme ». Cette pénible petite confession n’est jamais incarnée puisque, dès les premières pages, notre homme fait davantage parler le clinicien que l’enfant qu’il fut en se présentant déjà en « fétichiste »… comme si on se pensait ainsi à 12 ans, et comme si ce mot était le mantra magique capable de transformer en objet littéraire ce journal faussement intime d’un ennui terrassant. ? MO

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