Skip to content

« Retour au goudron » d’Antoine Volodine : une coda magistrale

Par

Publié le

14 septembre 2026

Partage

La dernière publication en onze volumes d’Antoine Volodine et ses hétéronymes, sous le nom « Infernus Iohannes », complètement démesurée, justifierait à elle-seule toute une carrière d’écrivain. Les nombreuses nuances du post-exotisme y éclatent une dernière fois au sein d’un bouquet final fait pour perpétuer l’éblouissement.
© Benjamin de Diesbach

Il y a sans doute plus de variété formelle et de qualité littéraire condensées dans les onze volumes de Retour au goudron que dans la somme des 450 autres romans de la rentrée littéraire 2026. Plus un écrivain est souverain, plus il peut s’autoriser d’audaces. Antoine Volodine, au faîte de son projet et au comble de sa maîtrise, se les permet toutes, pour la plus grande joie du lecteur. Évidemment, la dimension de la chose et sa structure très conceptuelle pourraient en rebuter plus d’un. On soupçonnerait aisément, derrière Retour au goudron, un prétentieux fatras dépressif globalement illisible. Sauf qu’il n’en est rien car l’écrivain, en dépit de ses tonalités ténébreuses, de ses oripeaux expérimentaux, ou même de la dimension de « performance » attachée à cette coda, a toujours fait primer le charme, l’étonnement, la beauté, l’humour et une folle inventivité sur tout autre argument littéraire.

Performance initiale

Dans Dernière livraison, qui contient la phrase conclusive de toute l’œuvre telle que Volodine l’avait annoncée dans des entretiens il y a plus de vingt ans : « Je me tais. », on peut saisir l’esprit de la performance initiale dont sont tirés les onze livres de Retour au goudron, puisqu’y sont recueillies telles quelles les six dernières « brochures bardiques », avec texte inédit en plusieurs parties, photos du port intérieur de Macau, récits de rêves (« Brèves de dortoir »), et liste de titres imaginaires qui sont autant de haïkus noirs et comiques, ainsi que les titres des brochures elles-mêmes, qu’on songe à la 339e intitulée : « Vous avez détesté le bardo, vous haïrez la réincarnation… et ensuite, à vous de voir », ou à la 342 : « La vérité sort de la bouche des défunts ». Les autres volumes développent à fond le contraste fondateur du post-exotisme : les mêmes obsessions martelées selon les mêmes schémas rythmiques et en miroir, mais dans les registres et les formats les plus divers, au point de donner cette impression d’un univers mental hermétique, cohérent, continental, mais au sein duquel la variété est aussi importante que dans l’univers commun. 

Bardo final

Le Bardo, cet espace intermédiaire entre deux incarnations, selon le bouddhisme, qui suit la mort et oblige le défunt à une errance de quarante-neuf jours, a très souvent été le cadre des récits post-exotiques. Il s’impose dans ce final comme espace symbolique absolu. À la fois confus et métamorphique, ce lieu est celui où tout est à la fois vrai et faux, mort et vivant, illusoire et sensible, répétitif et renouvelé, humain ou animal, divin ou démoniaque, c’est celui d’une genèse négative, infiniment fertile mais dans une optique d’envoûtement funeste. Toute l’ambiguïté à la source du post-exotisme s’y affirme : malédiction de l’incarnation mais jubilation créatrice. À ce détournement esthétique du bouddhisme correspond comme toujours un recyclage des slogans et des attitudes communistes en sorcellerie désespérée et katas absurdes. L’ensemble se déploie dans une fin du monde mise en boucle ou alors étirée à l’infini, la gueule de bois de l’échec des utopies, qui caractérisait la fin du xxe siècle, s’y confond avec l’effroi nouveau des collapsologues.

Lire aussi : Antoine Volodine : Crépuscule grandiose

Variété virtuose

« Je l’avais toujours connu très maigre, mais son récent décès ne l’avait pas arrangé. » Il n’y a que dans des livres post-exotiques que l’on rencontrera ce genre de phrases. Nulle part ailleurs dans la littérature actuelle ne brille une telle singularité, et phénomène encore plus rare, cette singularité n’empêche pas la variété et cette variété une virtuosité constante. Cette phrase est tirée de Mémoire, Mode d’effroi, l’un des volumes les plus vertigineux, où la succession de cauchemars offre vraiment des impressions de lecture inouïes. Mais de manière générale, le projet, panoramique, déploie toutes les possibilités du post-exotisme, traverse tous ses champs d’exploration, délivre toutes ses espèces : vieillards éternisés, bonzes KGBistes ou insanes, militants amnésiques, soldates souterraines, sorcières immondes ou sublimes, hommes à plumages ou limant leurs crocs défilent dans une ambiance post-génocidaire et pré-apocalyptique, ou l’inverse, rampent sous terre, montent sur des estrades, traversent des maisons vides, la plupart du temps, cela dit, attendent sous la pluie qui ne cesse pas, dans des situations d’errance dans le Bardo, juste avant une naissance funeste ou après une mort tragique. Des morts qui parlent, des enfants qui tuent, des nonnes qui explosent, des fous qui raisonnent, des amants qui copulent sous l’œil sévère d’un bonze ou encore du chamanisme en déchetterie sous la vigilance d’un homme-lézard : le lecteur assiste sans cesse, fasciné, à l’invraisemblable, du merveilleux tourné dans l’étrange, de l’horreur en humour, du saccage en beauté.

Littérature liminaire

Cette alchimie extrême, Volodine l’opère grâce à un brouillage permanent des seuils dont il s’est fait l’expert, entre vie et mort, vérité et mensonge, cauchemar et réel, démons, bêtes et hommes. Pour surmonter ce défi formel, l’écrivain fournit des effets de réels convaincants, demeure d’une fluidité et d’une pédagogie scrupuleuses, envoûte par son style et ses motifs et fait alors advenir l’impossible. Sa langue à la fois précise et systématiquement décalée crée en outre une impression d’étrangeté à la fois inquiétante et cocasse. Mais à partir de cette méthode se développent ensuite de nombreux registres différents. Dans Bardo Solo, une forme théâtrale traduit le côté le plus beckettien du post-exotisme ; La Grande Misère impose son atmosphère pesante dans un western déraillé et poétique ; Survies minuscules enchaîne les biographies catastrophiques et les CV délirants selon un surréalisme ludique et survolté ; Ultimes sursauts constitue l’ensemble le plus somptueusement cocasse avec son bolchévisme détourné et ses situations absurdes ; Les Meilleurs d’entre nous compose une mosaïque exquise et démente ; Chagrins explore comme jamais le seuil mortel ; Défections et Cie développe de grandes beautés en circonstances troubles ; Malaise chez les plongeuses explore un onirisme aussi fascinant que désespéré.

Résonance maximale

Dans une entreprise à l’articulation galactique, où les textes, dans chaque livre, sont souvent pris en charge par un sur-narrateur, tandis que les volumes se répondent et sont peu à peu assumés par des hétéronymes, chaque œuvre contribue à renouveler l’ensemble et l’ensemble se rejoue dans chaque œuvre. Gigantesque zone de réverbérations, vaste mosaïque de reflets aux symétries hallucinatoires, le post-exotisme s’achève dans une saturation de tous ses effets. Ce kaléidoscope final semble viser, par la multiplication des échos, une résonance illimitée, comme un ressort supplémentaire pour une postérité déjà certaine. Maintenant que le post-exotisme a rejoint l’état de ses personnages et qu’il n’est plus ni vivant ni mort, le voici promis à un cycle infini de réincarnations dans les esprits de nombreuses générations de lecteurs. Qu’il les hante donc sans relâche et continue de dispenser ses frissons incomparables jusqu’à la fin de la fin du monde – et même après.

EN KIOSQUE

Soutenez l’incorrect

faites un don et défiscalisez !

En passant par notre partenaire

Credofunding, vous pouvez obtenir une

réduction d’impôts de 66% du montant de

votre don.

Retrouvez l’incorrect sur les réseaux sociaux

Les autres articles recommandés pour vous​

Restez informé, inscrivez-vous à notre Newsletter

Pin It on Pinterest