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Précurseur du mouvement synthwave et de la musique électronique française dont il élabora les bases dès le début des années 80, Philippe Laurent est un monument de ce genre où notre pays excelle toujours. À l’occasion de la réédition de Faste occidental, chez Atypeec Music, nous sommes revenus avec lui sur une trajectoire qui part du futurisme italien jusqu’aux innovations actuelles en passant par Les Joyaux de la princesse ou Pinhas et Dantec.
Vous êtes un pionnier de la musique électronique de danse en France. Comment vous situeriez-vous dans la riche histoire synthétique française ?
D’une certaine façon comme l’un des héritiers de Luigi Russolo (l’un des principaux protagonistes du futurisme italien, ndlr) et de Pierre Henry, plus que sous une trop évidente influence des modes passagères. Même s’il est vrai que mes morceaux dansants ont peut-être plus de succès que mes autres compositions, j’ai quand même tenté, au cours des années, de réaliser une fusion entre les influences rythmiques et expérimentales basées sur les machines. Depuis les années 80 j’ai voulu créer une musique indéfinie. Je veux me sentir libre d’enregistrer aussi bien une musique dansante qu’un quatuor à cordes. Après les premières années très « Minimal Wave », j’ai ensuite inclus des éléments, disons « néo-classiques et bruitistes » pour simplifier, qu’on n’entend pas souvent dans les musiques qualifiées de « synthétiques ». Depuis le début, j’essaye d’avoir une écriture qui marque un style, c’est-à-dire de me situer en dehors des genres musicaux établis.
Il semble qu’aujourd’hui les frontières musicales se soient en partie effacées, mais pour entendre des choses vraiment intéressantes il faut chercher les productions indépendantes.
On retrouve un peu de vos intuitions sonores chez certains jeunes acteurs de la scène électro, aux influences plus variées, parfois industrielles. La césure entre les musiciens électro d’avant la grande vague des années 90 et les pionniers s’est-elle résorbée ?
Il semble qu’aujourd’hui les frontières musicales se soient en partie effacées, mais pour entendre des choses vraiment intéressantes il faut chercher les productions indépendantes. Il y en a beaucoup mais elles sont difficiles à trouver car elles ne sont pas médiatisées. Dans mon cas, je crois que la césure a sauté depuis longtemps. L’aspect le plus évident de cette évolution est mon album Faste occidental, composé en 1993, sorti en 1994, et qui comportait deux CDs. Le but était de dépasser les limites intellectuelles des genres musicaux, c’est pourquoi le premier disque, « Glorification de l’électricité », mélangeait les sons électroniques, industriels et classiques en 5/4, 9/8, et autres métriques inhabituelles, tandis que le second « Danse européennes non-ethniques » présentait des remix dansants et plus binaires qui étaient en réalité des recompositions des morceaux du premier disque.
Vous avez collaboré avec Les Joyaux de la Princesse, à l’esthétique décadentiste, pourtant votre démarche est très différente.
Oui, en effet, les titres présents sur cet album abordent le thème de la création en Europe à travers ses avant-gardes artistiques (suprématisme, futurisme italien, dadaïsme, etc.) du début du XXe siècle. Depuis les années 80, j’aime m’inspirer en musique de l’art, de la science, du spirituel, de l’histoire passée ou contemporaine, mais toujours avec la plus grande liberté car la musique doit avoir une valeur en elle-même, je pense, et au-delà de toute implication thématique. Au milieu des années 90, j’ai commencé à collaborer avec différents artistes.
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J’ai remixé Östenbräun, une collaboration des Joyaux de la Princesse avec Death in June, et c’était un travail intéressant de partir d’un enregistrement cassette destiné à la gravure CD pour le transformer et élargir l’espace sonore. À cette époque j’ai aussi réalisé une rythmique électronique pour l’album Only chaos is real de Richard Pinhas et Maurice Dantec. Plus récemment j’ai enregistré des collaborations avec Airworld. Ces expériences m’ont permis de travailler dans des univers musicaux différents du mien.
Présente partout dans la variété et la musique populaire bas-de-gamme, la musique électronique authentique serait-elle en revanche en passe de disparaître ?
Il me semble difficile de parler aujourd’hui de « musique électronique authentique ». Les synthés, les échantillonneurs et les logiciels sont utilisés dans presque toutes les productions actuelles mais j’ai le sentiment que les softs sont employés par facilité alors que je cherche à en faire des outils d’exploration sonore. Des mots comme « authentique, engagé, écolo ou festif » par exemple, sont devenus des arguments publicitaires, ils sont utilisés dans la démarche marketing des grosses compagnies discographiques au service de produits qui n’ont pas grand-chose, en réalité, d’authentique et de créatif. En ce qui me concerne, j’essaye depuis le début de créer une musique qui n’appartient à aucune catégorie trop codifiée.
La qualité artistique, selon moi, réside aussi dans la possibilité d’interprétation d’une œuvre par l’auditeur loin de toute idéologie.
Le son des machines est-il le moyen le plus direct pour se connecter avec une époque où toutes les prophéties de la science-fiction des années 70 semblent se réaliser ?
Oui, je crois que les musiques de Heldon ou de Kraftwerk, par exemple, ont décrit des changements sociétaux et culturels de la société occidentale des dernières décennies. J’essaye parfois dans mon travail d’aborder, entre autres, des thèmes inconfortables tels que les dystopies ou les dogmatismes (« Sombre étendard », « Vorspiel », « Divertimento lugubre »…) mais en gardant toujours une distance avec l’aspect politique pour éviter de tomber dans le piège d’une trop grande subjectivité. La qualité artistique, selon moi, réside aussi dans la possibilité d’interprétation d’une œuvre par l’auditeur loin de toute idéologie. Le second degré et parfois une touche d’humour peuvent éviter de tomber dans des stéréotypes grossiers et éphémères mais la finesse d’une thématique n’est pas souvent comprise, et le stéréotype est plus facile à vendre…
Propos recueillis par Gabriel Robin
EXPÉRIENCE FRANÇAISE
Disponibles sur toutes les plateformes de streaming et au téléchargement depuis la fin de l’été grâce au concours d’Atypeek Music, les principales créations de Philippe Laurent n’ont jamais semblé aussi contemporaines. De « Sombre Étendard » à « Crépuscule électrique », en passant par « Danses Européennes Non-Ethniques » et « Glorification de l’Électricité », ces suites pour cordes et machines convoquent les principaux mouvements de la musique électronique et contemporaine sans jamais lasser. Tant les amoureux de Depeche Mode que ceux de Stockhausen, tant ceux de musique industrielle que ceux de Jean-Michel Jarre pourront y trouver leur compte. Resté fidèle à sa démarche expérimentale, Philippe Laurent n’a pas eu le succès de certains de ses condisciples dans les années 1990, lorsqu’il ratait volontairement le train de la French Touch et de la House Music. Une bonne occasion pour découvrir ou redécouvrir un artiste exigeant aux multiples facettes!: la synthwave n’a en effet jamais été aussi actuelle, s’exportant bien au-delà de son berceau occidental (l’Amérique latine, la Russie ou la Turquie ont des scènes très vives). Alors ne boudons pas son faste !
G.R.
FASTE OCCIDENTAL Philippe Laurent Atypeek Music 12,49 €

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