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Pierre-André Taguieff : « L’émancipationnisme est une nouvelle forme de barbarie, scientificisée et technicisée »

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Publié le

5 décembre 2019

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Le philosophe et historien des idées met en garde contre l’émancipation érigée comme ressort et finalité du progrès sans fin, et qui aboutit à un totalitarisme de l’individu ex nihilo.

 

 

 

Vous faites de l’émancipation le mot d’ordre de la modernité, pour quelles raisons ?

 

Chez les Modernes, la manière la plus répandue de penser la modernité consiste à la célébrer comme l’entrée du genre humain dans son âge adulte. Or, l’émancipation, dans sa signification juridique, est comprise comme l’entrée dans l’âge adulte ou l’acte, pour un individu, de s’affranchir de l’autorité parentale et de la tutelle. Il s’agit d’expliquer comment cette notion juridique banale a pu devenir un thème philosophique et politique majeur depuis la fin du XVIIIe siècle, sous la forme du projet universaliste de l’émancipation du genre humain.

Pour comprendre cette transposition du devenir-majeur légal individuel en devenir-adulte de l’humanité, il faut la resituer dans le grand récit du Progrès, tel qu’il a été élaboré de Bacon et Leibniz à Turgot et Condorcet, qui présuppose une analogie entre l’évolution de l’individu et celle de l’humanité prise « comme un même homme », selon la formule de Pascal. L’histoire de cette transposition philosophique commence avec la célèbre définition des Lumières donnée par Kant en 1784 : « Les Lumières, c’est la sortie de l’homme de la minorité dont il est lui-même responsable ». Cette définition implique une injonction : « Sapere aude ! Aie le courage de te servir de ton propre entendement ! Voilà la devise des Lumières ». Il s’agit de sortir de l’état de tutelle par la décision courageuse de penser par soi-même. C’est la définition de l’émancipation intellectuelle que chaque individu doit accomplir.

L’universalisation de l’idéal d’émancipation conduit à penser la politique comme une cosmopolitique, ce qui revient à prendre une vision utopique pour la réalité sociohistorique.

Mais le désir d’émancipation s’avère insatiable. Or, l’élargissement de l’impératif d’émancipation à d’autres dimensions de la vie humaine ainsi que son application à tous les groupes humains soulèvent bien des problèmes. L’universalisation de l’idéal d’émancipation conduit à penser la politique comme une cosmopolitique, ce qui revient à prendre une vision utopique pour la réalité sociohistorique. Poser comme idéal ou comme horizon désirable l’émancipation du genre humain, c’est aussi supposer que l’émancipation est un processus sans fin, comme le progrès universel, qui est la promesse d’une transformation indéfinie du moins bien vers le mieux.

 

Lire aussi : Douglas Murray, Rock star intellectuelle

 

L’émancipation est-elle forcément synonyme de déracinement ?

 

L’émancipation de tel ou tel groupe humain qu’on juge ou qui se juge assujetti, discriminé et exploité est bien sûr parfaitement légitime. L’émancipation des juifs, celles des esclaves, des femmes, des nations prisonnières des empires ou des peuples colonisés sont des processus historiques considérés à juste titre comme intrinsèquement positifs, fondés sur le respect de la dignité humaine ainsi que sur les valeurs-normes de liberté et d’égalité de traitement. Mais la mythologisation de l’idéal d’émancipation le transforme en éloge de l’individu sans attaches, ou, pour employer un mot devenu suspect, sans identité. Or, un individu sans identité peut-il être érigé en idéal humain ? L’idéal moderne par excellence, celui de la rupture avec tout ce qui est censé nous empêcher d’être libres, persiste donc sous le vocable d’« émancipation » : il serait urgent de « lâcher prise », de larguer les amarres, de nous délivrer de tous nos fardeaux, bref, d’alléger nos existences. Ce serait la voie qui mène au bonheur. Cet utopisme, que j’appelle l’émancipationnisme, est l’opium que consomment et diffusent les élites déterritorialisées d’aujourd’hui. Les peuples vivent dans un tout autre monde.

Portée par l’idéal de la table rase, cette visée émancipationniste radicale ouvre la porte aux projets de régénération ou de remodelage de l’espèce humaine, qui s’inscrivent dans l’histoire du prométhéisme moderne, celle de la gnose du Progrès sans fin.

Le désir frénétique d’émancipation implique le rejet des héritages et des traditions, des appartenances et des liens de fidélité. Portée par l’idéal de la table rase, cette visée émancipationniste radicale ouvre la porte aux projets de régénération ou de remodelage de l’espèce humaine, qui s’inscrivent dans l’histoire du prométhéisme moderne, celle de la gnose du Progrès sans fin. On peut y voir une nouvelle forme de barbarie, scientificisée et technicisée.

 

 

Quels sont les liens entre l’idéal d’émancipation et l’idéal progressiste ?

 

L’idéal émancipationniste est fondamentalement lié à la foi dans le progrès nécessaire, linéaire, continu, irréversible et sans fin. Les libéraux, les anarchistes et les socialistes, comme les réformistes et les révolutionnaires qu’on trouve en divers camps, communient dans l’idéal d’émancipation. C’est en lui que se reconnaissent les Modernes. Sous le drapeau de l’émancipation, ils poursuivent deux fins non seulement distinctes, mais susceptibles d’être contradictoires : la liberté et le bonheur. L’enthousiasme émancipationniste masque les antinomies qu’il engendre, du type : s’émanciper par le travail ou s’émanciper du travail. Mais le danger est ailleurs : vouloir à tout prix la liberté absolue et le bonheur parfait, c’est justifier tous les moyens d’y parvenir, y compris le recours à la violence.

L’émancipation fonctionne aujourd’hui à gauche et à l’extrême gauche comme un substitut du communisme : disons qu’elle est le communisme moins la révolution prolétarienne.

La dissipation de l’illusion communiste est la principale raison de la promotion récente du mot « émancipation » ainsi que de la sacralisation de l’idéal d’émancipation et de sa dissémination dans tout le champ politique. L’émancipation fonctionne aujourd’hui à gauche et à l’extrême gauche comme un substitut du communisme : disons qu’elle est le communisme moins la révolution prolétarienne. Elle « sociétalise » l’idée révolutionnaire, pour en faire l’opium des masses désorientées et des individus sans appartenance.

 

Lire aussi : Renaud Camus, remplacisme en mode mineur

 

L’idéologie de l’émancipation ne vise-t-elle pas finalement à l’émancipation de notre humanité même ?

Il y a plusieurs manières d’assumer l’héritage des Lumières. Les héritiers orthodoxes des Lumières se contentent de telle ou telle version du catéchisme républicain-révolutionnaire, en se félicitant d’être émancipés pour l’essentiel. D’autres se montrent plus exigeants en s’interrogeant sur la notion d’émancipation (s’émanciper pourquoi ? de quoi ? en vue de quoi ?) et sur les limites d’un programme d’émancipation des individus ou des groupes humains. D’autres encore veulent radicaliser l’impératif d’émancipation, en postulant qu’il ne saurait rencontrer de limites. Dans tous les cas, l’acte de rompre avec le passé et celui de briser les liens sont valorisés. C’est là supposer que le passé n’est qu’un poids mort et que tout lien est une privation de liberté. D’où le primat de l’avenir et la croyance à la toute-puissance de la volonté, ce qui justifie tous les projets d’auto-transformation des individus, aussi délirants soient-ils. Le transhumanisme, qui vise à créer une posthumanité imaginée comme une surhumanité, s’inscrit dans le sillage de l’émancipationnisme, figure du progressisme déchaîné.

Moins les femmes sont dominées et exploitées, précisément en raison des luttes féministes du passé, et plus les revendications néo-féministes s’intensifient. La haine du mâle humain, supposé violeur par nature, chasse le légitime souci de la justice sociale et de l’égalité entre les sexes.

L’emballement émancipationniste atteint des sommets avec le néo-féminisme de campus et de réseaux sociaux. La guerre des sexes est déclarée au nom de la « théorie du genre ». Moins les femmes sont dominées et exploitées, précisément en raison des luttes féministes du passé, et plus les revendications néo-féministes s’intensifient. La haine du mâle humain, supposé violeur par nature, chasse le légitime souci de la justice sociale et de l’égalité entre les sexes.

Une fois que saint Georges a terrassé le dragon, il reprend du service en inventant de nouveaux dragons, au nom de la vertu outragée.

Les mobilisations néo-féministes prennent le visage de la misandrie : essentialisé comme prédateur par nature, tout homme est jugé a priori coupable, tandis que toute femme, innocente par nature, est présumée victime. La révolution sexuelle a eu lieu, mais les révolutionnaires ne désarment pas. Une fois que saint Georges a terrassé le dragon, il reprend du service en inventant de nouveaux dragons, au nom de la vertu outragée.

 

Propos recueillis par Rémi Lélian

 

 

L’ÉMANCIPATION PROMISE : EXIGENCE FORTE OU ILLUSION DURABLE ? Pierre-André Taguieff Éd. du Cerf 342 p. – 22 €

@DR

 

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