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Piketty – Sandel : quelle justice sociale ?

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Publié le

27 octobre 2025

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Un face-à-face entre Thomas Piketty et Michael Sandel nous rappelle que la justice sociale est plus complexe qu’une simple affaire de redistribution. Explications.
© Seuil

« Les PDG gagnaient jadis quatre à six fois plus que leurs employés. Aujourd’hui, c’est 600 fois plus. Quand j’entends qu’Elon Musk pourrait devenir le premier billionnaire, que cela signifie-t-il ? Si c’est la seule valeur qui compte, alors nous sommes en grand danger. » Début septembre, le Saint-Père Léon XIV nous alertait encore sur l’absurdité du système économique, qui voit certains accumuler un capital que les mille générations suivantes ne réussiraient pas à dilapider. Au même moment, sur fond de crise des finances publiques, la France s’écharpait sur l’absurde taxe Zucman, qui proposait d’imposer ce qui ne rapporte pas un sou à leur propriétaire. Reste qu’une question cruciale est en jeu, celle des inégalités inquiétantes produites par le libre cours du capitalisme et le vieillissement des populations : la part du patrimoine national détenue par le 1% des Français les plus riches est passée de 16% en 1984 à 24% en 2022 ; l’héritage représente 60% du patrimoine détenu aujourd’hui, contre 35% dans les années 1970. Tel est le tableau contemporain : l’héritage représente la partie majoritaire d’un patrimoine par ailleurs de plus en plus concentré. Prolongez les courbes et concluez.

Hasard du calendrier, Ce que l’égalité veut dire, transcription d’une conversation entre Thomas Piketty et Michael Sandel organisée à l’École d’économie de Paris en mai 2024, paraissait au même moment. Deux hommes de gauche, mais au paradigme radicalement différent. Le premier n’est plus à présenter : directeur d’études à l’EHESS, il est l’auteur du Capital au xxie siècle et fut un soutien du Nouveau Front populaire. Le second, moins connu du grand public français, est une figure intellectuelle majeure aux États-Unis, auteur du célèbre Justice et figure de proue du mouvement communautarien, dont l’objectif est de substituer à la neutralité morale du libéralisme une culture aristotélicienne des vertus.

Soyons clairs : la conversation est décevante, trop courte pour pouvoir explorer en profondeur les questions soulevées, et gâtée par Piketty, trop bassement matérialiste pour rebondir sur les distinctions philosophiques et morales posées par Sandel. En fait, Piketty se roule dans son progressisme gaga comme un cochon dans la boue. Le mouvement vers le mieux, c’est-à-dire plus d’égalité, serait inéluctable – sans que la nécessité d’atteindre l’égalité ne soit jamais fondée métaphysiquement. Trop persuadé d’avoir raison, il ne peut s’empêcher de longs monologues pour recracher son petit catéchisme socialiste, et décliner mille idées de réformes pour sauver le monde, en agitant à chaque fois le même coup de baguette magique qu’on appelle l’impôt. Car Piketty ne jure que par l’État, au point de se demander sérieusement s’il ne faut pas que « jusqu’à 60, 70, 80% » du revenu national soit prélevé pour financer les services publics, sans jamais s’interroger sur l’efficacité desdites dépenses. Autant abolir la propriété privée.

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Sandel, en bon communautarien, lui montre que la justice sociale est chose bien plus complexe. Il faut déjà distinguer redistribution des revenus et démarchandisation de certains secteurs de la vie, et s’interroger sur la part légitime de l’un et l’autre. Pourquoi démarchandiser ? Une raison matérielle : la marchandisation de certaines sphères sociales prive des personnes de l’accès à certains biens essentiels (santé, éducation, etc.). Une raison morale, préférée par Sandel : le marché corrompt la signification de certains biens, de sorte que des limites morales doivent être posées au marché (que voudrait encore dire le salut si l’Église proposait de l’acheter ?). Comment expliquer d’ailleurs que le marché se soit ainsi étendu à de nombreuses sphères de la vie ? Pour Sandel, « la foi dans le marché résulte d’une certaine aspiration libérale à la neutralité à l’égard des idées de fond concernant les valeurs et ce qu’est une bonne vie ». Ne voulant plus trancher publiquement sur le bien, nous autres modernes nous en sommes remis à la main invisible pour réguler la vie sociale.

Sandel rappelle à Piketty qu’il est impossible de penser le bien en dehors d’une communauté donnée : « Les fondements moraux de l’impôt progressif et de la redistribution ne peuvent être détachés de ces questions d’identité, de sentiment d’appartenance, d’adhésion, de communauté, de solidarité. » Les inégalités économiques, si elles sont trop fortes, fracturent effectivement une communauté en éloignant ses membres, au point qu’ils ne nouent plus relation. Ici, Sandel en vient à regretter que la gauche ait abandonné certains thèmes fondamentaux comme le patriotisme à la droite, et soulève une contradiction des progressistes : comment être simultanément opposé aux flux de capitaux et favorables aux mouvements humains et migratoires ? Piketty évite de répondre, et avance ailleurs que le vote populiste n’est pas tant lié à la question identitaire qu’au déclassement économique – mais alors pourquoi les pauvres ont-ils tourné le dos à la gauche ? Sont-ils bêtes ou manipulés par l’« extrême droite », auquel cas comment croire au bien-fondé du tirage au sort pour diversifier le personnel politique comme l’envisagent nos deux interlocuteurs ?

Autre différence sur la méritocratie, dont Piketty condamne l’hypocrisie parce qu’elle n’est pas réelle dans les faits. Certes. Mais Sandel avance un argument plus puissant : le discours méritocratique peut menacer le bien commun en alimentant l’hubris des vainqueurs et l’humiliation des vaincus. Ici encore, la justice sociale n’est pas seulement affaire de redistribution : elle suppose avant tout la considération pour les déclassés (n’était-ce pas le message des Gilets jaunes ?), donc dépend de la qualité des liens immatériels noués au sein d’une communauté. Soit l’envers du fiel socialiste.

L’énorme limite de cette conversation, c’est qu’elle n’aborde jamais ni la légitimité, ni l’inéluctabilité de certaines inégalités. La tâche du politique est alors de les destiner, pour lier ensemble grands et petits. Maurras parlait d’inégalités protectrices. Le Christ était plus radical encore : « Le plus grand parmi vous sera votre serviteur. »

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