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Politique de la cravate

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Publié le

3 octobre 2017

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[qodef_dropcaps type= »normal » color= »RED » background_color= » »]A[/qodef_dropcaps]u début du mois de juin, prenant le train pour aller prononcer une conférence à trois heures de Paris, E. ressentit un choc en constatant que, dans la voiture de première classe où il s’était assis, personne à part lui ne portait de cravate.

 

Soucieux d’en avoir le cœur net, il parcourut les wagons voisins, ce qui ne fit que confirmer le constat : en milieu de matinée, se rendant à ses affaires, la bourgeoisie a renoncé à ce qui constituait naguère son signe distinctif. Quelques jours plus tard, nouveau choc quand le groupe mélenchoniste, lors de la rentrée parlementaire, affecta de se promener gorge nue, sans cravate, contrairement aux usages et aux règles protocolaires. Un peu perturbé par cette conjonction inattendue de la Upper class et des représentants autoproclamés de la classe ouvrière, E., suivant son habitude, s’enfonça dans son fauteuil club avec du thé et des livres afin de comprendre ce à quoi il venait d’assister. Et avant de saisir que cette coïncidence manifestait un bouleversement culturel significatif, le changement de statut de la cravate, qui semble sortir du champ du savoir-vivre pour intégrer celui de la politique.

Historiquement, l’âge d’or de la cravate se situe dans la première moitié du XIXe siècle  : on multiplie alors les monographies, et Balzac lui-même n’hésite pas à lui consacrer un article, paru quelques jours avant la révolution de juillet 1830, « De la cravate, considérée en elle-même et dans ses rapports avec la société et les individus  ». La cravate, explique-t-il, a pour fonction d’opérer des distinctions visibles à une époque où celles-ci ont pratiquement disparu, l’uniformité des couleurs et l’industrialisation du vêtement ne permettant plus de repérer les différences de rang et de situation. Opérer des distinctions et des classifications : à cet égard, la cravate est déjà, et elle restera jusqu’à nos jours, un code explicite et facile à déchiffrer. Grâce à elle, on sait au premier coup d’œil à qui l’on a affaire, quel est le statut de celui qui l’arbore, et même, quels sont ses goûts, bons et mauvais, ses habitudes, son caractère, etc. « Tant vaut l’homme, tant vaut la cravate, note Balzac. Et, à vrai dire, la cravate, c’est l’homme ; c’est par elle que l’homme se révèle et se manifeste ». Toto homo in cravato, ajouterait le poète.

La disparition de la cravate impliquerait-t-elle pour autant le renoncement, espéré depuis des siècles par les utopistes, à cette volonté de distinguer qui semble pourtant inhérente à la nature humaine ?

La disparition de la cravate impliquerait-t-elle pour autant le renoncement, espéré depuis des siècles par les utopistes, à cette volonté de distinguer qui semble pourtant inhérente à la nature humaine ? Son dépérissement démontrerait-t-il que l’égalitarisme et l’indifférenciation ont fini par l’emporter ? Non, bien sûr. Simplement, selon un mécanisme très classique, le seul fait que les hommes les plus riches, les plus puissants, les plus en vue de la planète, de Steve Jobs à Bill Gates, de Barack Obama au petit Zuckerberg, affectent de se montrer en jeans, T-shirt et baskets, a conduit à dévaloriser ce type de distinction. À la rendre obsolète. Adieu cravate – mais pour remplacer cette dernière par d’autres signes visibles, d’ailleurs infiniment plus onéreux, comme les montres de luxe par exemple, dont la récente flambée est exactement symétrique du déclin de la cravate.

En somme, celle-ci a perdu son rôle traditionnel, désormais dévolu à d’autres objets. Mais du coup, elle acquiert une autre dimension, plus politique. D’un côté, la refuser là où elle était d’usage traduit une volonté contestataire : l’absence de cravate comme refus d’un ordre archaïque. C’est ainsi que l’on doit interpréter l’incartade mélenchoniste lors de la rentrée parlementaire : comme un retour à la gestuelle Sans-Culotte, le risque en moins et le ridicule en plus. D’un autre côté, de façon peut-être plus révolutionnaire, mettre une cravate là où cela ne se fait plus peut constituer une protestation contre un monde en voie de nivellement, et un pseudo égalitarisme dissimulant assez hypocritement la seule hiérarchie encore admise, celle du compte en banque.

Ayant achevé cette petite réflexion et sa théière, E. sortit donc de chez lui pour s’acheter une nouvelle cravate.

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