Le retrait de Joe Biden était-il inévitable selon vous ?
Son retrait était d’une part prévisible et d’autre part, il a été anticipé, prévu et orchestré par le Parti démocrate. Dès le printemps, les démocrates ont commencé à constater que Biden stagnait dans les sondages et que la question de ses facultés cognitives était de plus en plus problématique. À mon avis, le fameux débat du 27 juin, c’était un piège tendu à Biden, débat qui a eu lieu à une date totalement inhabituelle dans les campagnes présidentielles. Les débats entre les candidats ont lieu habituellement au mois d’octobre, ou au mois de septembre, quelques semaines avant le scrutin. Là, on était avant l’été, on était avant les conventions. Donc, les démocrates ont voulu se donner le temps de réagir, et de prévoir un plan B… La difficulté, c’est que Joe Biden avait la légitimité des urnes avec lui, avec les primaires démocrates qui lui ont donné raison tout au long du printemps. À partir de là, si lui refusait de se retirer, il était le candidat de facto. Donc, il a fallu le convaincre de se retirer. Et c’est ce qui a été entrepris dès le 28 juin. On a eu une montée de la pression médiatique, même George Clooney a déclaré que Biden n’était plus aujourd’hui ce qu’il avait été…
On peut s’interroger sur la légitimité de la candidature de Kamala Harris…
Tout à fait. Une fois que Biden se retire, techniquement, la course aurait pu être à nouveau 100 % ouverte. Il est écrit nulle part qu’à partir du moment où un président demande un second mandat, c’est automatiquement le vice-président de son premier mandat qui l’accompagne. C’était le choix qui était malgré tout le plus logique, de plus cela évitait un mois de campagne et de débat avant prévention. Le hic, c’est que son bilan en tant que vice-présidente est quasi-nul. Elle a eu une vice-présidente plutôt discrète. On lui a confié des dossiers, elle n’en a rien fait délibérément – comme celui de l’immigration clandestine.
« Sur certains campus aux États-Unis, on a interdit de cours des étudiants juifs. C’est du jamais vu. On se croirait dans l’Allemagne nazie dans les années 30 »
Gérald Olivier
Toute la stratégie des démocrates consiste donc à la présenter comme venant de l’extérieur, de la dissocier de son rôle au gouvernement pour en faire une candidate totalement à part. Et de la dissocier également de son socle idéologique : elle appartient à l’aile gauche, progressiste, sociale, très « côte ouest » du Parti démocrate. Elle a des positions qui sont comparables à celle de Bernie Sanders ou d’Élisabeth Warren, sénatrice du Connecticut, qui est également très à gauche. Or l’élection américaine ne se gagne jamais à l’aile gauche. L’aile gauche cultive son entre-soi, comme actuellement dans le cadre de la Convention démocrate. Mais tout le monde sait que pour gagner, il faut aller au centre. Parce que ce sont les électeurs indépendants du centre, qui feront la décision au dernier moment.
Donc, vous pensez qu’elle va tempérer son côté progressiste durant cette campagne ?
C’est déjà le cas ! Elle fait tout pour lisser son image, et en cela elle bénéficie d’un soutien énorme : celui, quasi unanime, des médias. Elle est soutenue par cette idéologie dominante qui est partagée par l’essentiel des journalistes du New York Times, du Washington Post, du Chicago Tribune, du Chicago Sun, ou du Times, et même d’USA Today. Là, il ne s’agit pas d’informer le public, il s’agit de défendre un candidat. Vous avez une presse qui est extrêmement engagée et qui va protéger cette candidate. Depuis qu’elle a déclaré sa candidature, elle a fait un 180 degrés sur un nombre de questions fondamentales. Elle prétend qu’elle veut résoudre ce problème et stopper l’immigration à la frontière. Ça fait trois ans qu’elle est à l’exécutif et qu’elle a ce dossier entre les mains. En ce qui concerne l’énergie, soudain, elle vous dit que les énergies alternatives, c’est important, mais il ne faut pas se reposer exclusivement sur elle. Il y a une place pour les énergies fossiles et elle est à nouveau en faveur de ce qu’on appelle la fracturation hydraulique, le fracking en anglais, c’est-à-dire extraire du gaz et de l’huile de roche en fracturant la roche, ce qui est interdit en France mais très pratiqué aux États-Unis. Et ce à quoi elle s’opposait catégoriquement il y a encore quelques années, quand elle était candidate en Californie. Donc vous pouvez aujourd’hui vous amuser à retrouver des vidéos et des interviews écrites, radiophoniques ou télévisées de Kamala Harris entre 2015 et 2020, quand elle a été candidate pour la nomination démocrate à cette époque-là, où elle dit exactement l’opposé de ce qu’elle dit aujourd’hui. Et ça ne pose aucun problème. Justement parce que la presse évite de mettre ça en avant. Ils sont en train de fabriquer un autre candidat, un nouveau package.
Les Démocrates peuvent-ils encore défendre une politique internationale interventionniste, vu le contexte actuel ?
On va distinguer les deux dossiers. Le dossier ukrainien aujourd’hui, vu des États-Unis, il est mineur. Le dossier majeur, c’est la guerre à Gaza parce qu’elle implique l’allié historique des États-Unis, Israël. Là, les démocrates ont un problème, parce que la tradition de la politique étrangère américaine, depuis la naissance de l’État d’Israël, c’est un soutien infaillible. Or aujourd’hui, depuis le 7 octobre et le début des représailles israéliennes à Gaza, vous avez un courant aux États-Unis, qu’on peut qualifier de pro-palestinien ou de pro-Hamas, qui critique la politique israélienne, et l’attentisme de Biden sur le sujet. C’est un mouvement qui enfle à vue d’œil, porté par cette fameuse intersectionnalité des luttes. Les Démocrates ont tout intérêt à ne pas se le mettre à dos… Mais en même temps, de l’autre côté, il s’agit de ne pas perdre non plus le vote juif. Je rappelle qu’aux États-Unis, vous avez 6 millions de personnes de confession juive. Et ce sont des électeurs qui votent, principalement pour le Parti démocrate, mais qui aujourd’hui, s’interrogent, face à cette montée évidente de l’antisémitisme qui n’a jamais été observée jusqu’à présent. Sur certains campus aux États-Unis, on a interdit de cours des étudiants juifs. C’est du jamais vu ! On se croirait dans l’Allemagne nazie des années 30. C’est absolument aberrant, indigne des États-Unis. Donc, l’enjeu pour le Parti démocrate, est de maintenir cette balance, cette façade d’unité, s’assurer du soutien de l’aile la plus progressiste, mais de ne pas perdre non plus le vote juif.
Kamala Harris peut-elle défendre le bilan de Joe Biden ?
Si vous voulez des États-Unis avec des frontières ouvertes, une immigration massive et une politique redistributrice du gouvernement qui accentue les déficits, mais qui propose des allocations à tout le monde, un petit peu dans le modèle de certaines social-démocraties européennes, alors oui on peut se satisfaire du bilan de Biden. Si on aime l’Amérique telle qu’elle a été dans les années 50, 60, même 80 ou 90, même sous un président démocrate comme Bill Clinton, on ne peut que constater que la présidence Biden a été catastrophique.
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Elle est catastrophique parce qu’elle a relancé un mal insidieux aux États-Unis qui s’appelle l’inflation. L’inflation, c’est la montée des prix, sachant qu’aux États-Unis, il n’y a absolument aucune indexation pratique des salaires ou des revenus sur l’inflation. Les banques ont principalement des taux d’intérêt variable, ce qui veut dire que si vous prenez un crédit sur 30 ans avec un taux d’intérêt variable et que l’inflation vient, vous allez avoir vos intérêts monter. Et du coup, vos mensualités explosent, jusqu’à parfois vous empêcher d’être capable de les payer. Donc l’inflation est un mal insidieux et c’est un mal qui vous condamne immédiatement, même si elle n’est pas extrêmement forte. Elle était de 1,4 quand Trump était président. Elle est montée jusqu’à 9 sous Biden. Ça ne peut pas être vu comme un développement positif. Elle est retombée aujourd’hui autour de 30 %, mais elle est toujours là. Sur le plan du déficit, il y a beaucoup à dire. Sur le plan de l’énergie, il y a beaucoup à dire. Sur le plan de l’immigration, il y a beaucoup à dire. Maintenant, si vous êtes plutôt à gauche et que vous vous satisfaites d’une évolution des États-Unis vers une forme de socialisme à la scandinave, vous pouvez très bien vous réjouir de ce qui a été fait depuis quatre ans. Pour moi, l’enjeu est véritablement là.
Les Républicains peuvent poser une question très simple : est-ce qu’aujourd’hui, vous êtes plus à l’aise économiquement que vous ne l’étiez il y a quatre ans ? Quelle Amérique vous voulez demain ? Est-ce que vous voulez une Amérique comme celle que nous avions sous Truman, Eisenhower ou même Reagan et Clinton ? Ou est-ce que vous voulez une Amérique socialisante telle que celle que proposait Bernie Sanders il y a quelques années et qui, à l’époque, était totalement rejetée ? Selon moi, l’agenda de Kamala Harris est inspiré des positions de Bernie Sanders. Elle a par exemple suggéré, en matière d’économie, pour lutter contre l’inflation, d’introduire un contrôle sur les prix. Économiquement, ça ne marche jamais, mais c’est le type de mesures qui a été essayé au Venezuela, à Cuba et en Russie du temps de l’URSS. Ce sont des politiques socialistes qui sont totalement inefficaces. Illustratrice d’une vision du pays. Donc, à partir du moment où Kamala Harris propose un contrôle sur les prix et qu’on n’a pas une véritable révolution contre une telle suggestion qui est totalement anti-américaine dans son essence même, on peut se poser des questions sur là où les États-Unis veulent aller.
Revenons à Trump. Il était très isolé dans son propre camp lors de la dernière campagne. Là, on a l’impression qu’il y a un front commun qui le soutient…
Non, je ne vois pas ça. Il y a toujours au sein des Républicains, une tendance qu’on appelle ceux des never trumpers, les gens qui ne seront jamais fans de Trump, qui sont des conservateurs, premièrement, voire des néo-cons et qui jugent que Trump est trop en dehors du système. Beaucoup n’ont qu’une hâte, blâmer Donald Trump en cas d’échec. Pour moi, derrière Trump, l’unité du Parti républicain, a été une façade issue de la Convention républicaine. À ce moment-là, il était très haut dans les sondages. Mais à partir du moment où on a vu Kamala Harris reprendre du terrain, cette entente cosmétique a commencé à se fissurer. De plus, depuis que l’on a vu Trump stagner, on l’a vu faire des erreurs, se tromper d’objectif et d’arguments. Ça ne sert à rien d’attaquer Kamala Harris sur le fait qu’elle est à moitié indienne et à moitié noire. À la limite, aujourd’hui, les Américains s’en fichent. Il faut l’attaquer sur ce qu’elle propose pour les États-Unis, sur ce qu’elle a fait quand elle était à la Maison Blanche depuis qu’elle est vice-présidente, et ce qu’elle suggère de faire si elle devient présidente.

Konfident, 230 p., 22 €





