Il existe deux sortes de spectateurs, ceux qui préfèrent le déjà-vu, agrémenté de variantes plus ou moins maigres selon leurs capacités digestives, et ceux qui sont prêts, n’hésitons pas à citer Baudelaire, « à plonger dans l’Inconnu pour trouver du nouveau ». A New Old Play de Qiu Jiongjiong ravira les seconds et, qui sait, ne déplaira pas forcément aux premiers, tant ses charmes éclatent à l’œil et à l’oreille. Pour aller vite, le cinéma chinois, tel qu’il est distribué chez nous, se partage depuis des lustres entre le romanesque de prestige – Adieu ma concubine de Chen Kaige, Palme d’or 1992, en fer de lance – et l’observation sociologique, celle-ci se subdivisant en un versant fictionnel (Jia Zhangke) et documentaire (les films étouffe-bouddhiste de Wang Bing). Depuis peu, quelques succès chinois à la croisée des genres sont distribués dans les salles comme, l’année dernière, Black Dog de Guan Hu, attrape-tout qui convertissait Clint Eastwood à un antispécisme de pacotille dans les décors naturels du désert de Gobi.
Bestiaire humain sur fond d’histoire chinoise
A New Old Play tranche avec ce tout-venant. Le premier long-métrage de fiction de Qiu Jiongjiong raconte cinquante années de l’histoire récente chinoise, de la Guerre civile des années 20 aux contrecoups de la Révolution culturelle, à travers un personnage d’enfant abandonné qui va devenir le clown-acteur célèbre d’une troupe d’opéra du Sichuan. Sa particularité tient en une forme particulièrement peu attendue, pour ne rien dire de son ton. Le film recourt à une esthétique de studio qui n’est pas sans rappeler Wes Anderson dans l’usage de décors stylisés filmés frontalement, souvent selon des panoramiques latéraux, quand de rapides travellings avant ne ciblent pas les personnages comme à travers une loupe. Ceux-ci sont moins des figurines témoignant d’une névrose fossilisée, comme on le voit dans les derniers Anderson, que l’expression d’un bestiaire humain profondément personnel déployé sur le fond de la grande Histoire chinoise. La narration se situe ainsi sur deux niveaux entre la Terre et l’Enfer, qui se conjuguent souvent dans la Chine du XXe siècle.
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Synthèse esthétique
Dans la première séquence, le héros, inspiré par le propre grand-père du cinéaste, est conduit dans les limbes par deux démons traditionnels, Tête-de-bœuf et Visage-de-cheval. Les acteurs ont pour moyen de transport un tricycle couvert parsemé de guirlandes électriques. Particulièrement inventive, la direction artistique s’accommode du peu à sa portée avec des effets étonnants. Les malheurs de la guerre sino-japonaise sont ainsi évoqués par le bombardement d’un avion en piqué, son bruit caractéristique accompagnant la déchirure du décor au-dessus de la ville-maquette qui en suit la trajectoire. Une bande-son soignée, accompagnée de bouffées de musique, va à l’encontre de la stylisation visible à l’écran. Ce jeu renforce étrangement l’impression de vécu que procure A New Old Play, même si son esthétique s’est développée à partir du théâtre et de l’opéra chinois. Le film a une évidence et on s’y love avec plaisir, alors que les développements historiques deviennent de plus en plus scabreux ou dangereux. Qiu traite tout avec la même malice espiègle qui pourrait sembler hors de propos mais qui fonde la réussite de son film. On pense parfois à du Kusturica en beaucoup plus cadré.
Clowns témoins
Les caractères meurtriers du totalitarisme stalinien ou maoïste semblent directement avoir inspiré ces cinéastes chinois qui jouent à cache-cache avec l’horreur politique et les compromissions diverses. Le titre original, « Jiao má táng hu » en mandarin, pourrait être traduit par « banquets pimentés ». Ces « banquets », une tradition chinoise, sont offerts par des potentats à l’occasion d’anniversaires ou de commémorations et incluent des représentations d’opéra chinois fort courues. La nouvelle-nouvelle troupe dont il est question ici est montée par un seigneur de la guerre sichuanais amateur de théâtre, Liu le vérolé (joué par le propre père du réalisateur, Qiu Zhimin). Va s’y intégrer, d’abord comme passager clandestin, Qiu Fu, enfant pouilleux et abandonné (Chen Haoyu qui l’interprète est d’un abattage irrésistible, séduisant autant le spectateur que le vieux gradé.) Bientôt adopté par commanditaires et professeurs, il apprend auprès de ceux-ci le seul art qui puisse convenir à son âge et à son tempérament, celui du clown d’opéra chinois (entre le clown de notre tradition occidentale et le récitant à la façon du chœur antique) ; on le reconnaîtra adulte, à son signe caractéristique, un nez couvert de poudre blanche. Les vicissitudes historiques vont évidemment perturber le destin de la troupe qui changera de maître à l’avènement de Mao quoique le ralliement tardif de Liu le vérolé lui assurera, au moins pour un temps, la mainmise sur sa création.
Quand on lui demande ce qui inspire son œuvre cinématographique, il répond : la peur que l’oubli puisse triompher
Mémorialiste magique
S’il est un motif qui traverse A New Old Play, c’est celui de la famine qui est bien plus qu’une ombre portée. Le sentiment dominant du film est la faim, tous les personnages en souffrent, notamment lors de la Révolution culturelle, qui correspond à la dernière heure du film. Une scène de comédie grinçante et d’autant plus frappante qu’on la devine transcrite du réel entraine Qiu et son épouse dans les tréfonds des latrines communes pour voler un seau d’excréments à des fins qu’on ne préfère pas détailler. Cette partie autour d’un bébé recueilli culmine à un niveau d’émotion qu’on n’aurait pas imaginé et que n’atteindront jamais les frères Dardenne avec leurs téléfilms naturalistes pour bourgeois comateux. Tout naturellement, un film aussi critique du maoïsme dans ses conséquences les plus meurtrières s’est épargné une diffusion en Chine, malgré la reconnaissance de Qiu Jiongjiong, peintre de grande qualité (on voit ses tableaux dans le film) et auteur de documentaires célébrés (aucun n’a malheureusement été distribué en France). Quand on lui demande ce qui inspire son œuvre cinématographique, il répond : la peur que l’oubli puisse triompher. Mémorialiste ne répugnant pas à la fantaisie, Qiu a rapproché la forme de A New Old Play d’un pop-up, ces livres colorés qui sautent à la figure et dont la finesse de dentelures émerveille. Elle lui permet de faire passer la critique politique et d’atténuer les douleurs familiales (le personnage magnifique de sa grand-mère qu’il a filmée dans le documentaire My Mother’s rhapsody). Dans cet univers partiellement magique où d’apprentis gardes rouges lévitent pour rallier Pékin, la faim demeure jusqu’en enfer où le même cuistot se charge comme il peut de la pitance générale. Sérieux comme un enchantement, A New Old Play est l’annonce au monde d’un nouveau grand cinéaste.
A NEW OLD PLAY (3 h 00), de QIU JIONGJIONG, avec Yi Sicheng, Guang Nan, Qiu Zhimin, en salles le 11 juin.





