Skip to content

« Queer » : Guadagnino réévalué

Par

Publié le

26 février 2025

Partage

À l’occasion de la sortie de Queer,?splendide adaptation de Williams Burroughs, retour sur le mal-aimé Luca Guadagnino, baroque malencontreusement perdu dans une époque où seuls l’utilitaire et l’engagé sont applaudis des quatre sabots par les bœufs.
© Queer

Depuis son premier film, Luca Guadagnino a toujours cultivé un principe d’incertitude esthétique. The Protagonists (1999) reconstitue à Londres un meurtre raciste, en ajoutant une récitante (Tilda Swinton) et en donnant son propre rôle à la femme de la victime. Si la fiction très théâtrale contamine le docudrama en l’injectant de kitsch mal dosé, on perçoit déjà la thématique de l’amour perdu qui va irriguer son cinéma. Ainsi des codas surprenantes de Suspiria (2018) et de Queer qui referment des récits d’apparence linéaires mais proliférants. La géométrie soigneuse du film de genreoriginal est mise à mal par un assassinat psychokinésique par désarticulation et un sabbat de prothèses gluantes en bouquet final.

Romances baroques

Son adaptation de Queer, second roman inachevé de William Burroughs, en modifie la fin, accédant aux désirs psychotropes de William Lee, double de l’écrivain (Daniel Craig). Celui-ci ayant quitté Mexico flanqué d’Allerton, son giton réticent, parvient en plein cœur de l’Amazonie à rallier une botaniste (féminisée, contrairement au livre) qui le fournit finalement en yagé, puissant hallucinogène aux effets télépathiques. Le film est scindé en deux parties ; dans la première, Drew Starkey joue deux rôles en un à l’inverse de Cet obscur objet du désir (Luis Bunuel, 1977), conciliant successivement la froideur de Carole Bouquet et la disponibilité d’Angela Molina en une seule performance ; la seconde, vire au grotesque psychédélique. Le contraste crée un déséquilibre, renforcé par l’usage de maquettes. Les romances baroques de Guadagnino s’accommodent aussi bien de décors naturels (la Toscane de Call me by your name) que d’une esthétique de studio recréant l’Amérique du Sud de Queer à Cinecitta. La passion fait passer de l’autre côté du miroir.

Lire aussi : Mercato de Tristan Séguéla : quand le football-buisines se dribble lui-même

Profondeur de la surface

Dans le très imparfait Bones & all, que Guadagnino avait réalisé en 2022, le premier festin de chair marquait la découverte de l’essence cannibale de la jeune héroïne, lancée dans un road movie alangui réhaussé de quelques flashs gore. Le maniérisme refait, étire ou déforme : c’est la blessure accompagnée de craquement en gros plan qui détruit les ligaments de Tashi (Zendaya) dans Challengers, le peut-être chef-d’œuvre du réalisateur italien. Privée de compétition, Tashi doit céder le court aux deux faux-frères amoureux qui pourront se déchaîner, doubles complémentaires séparés par un filet. Cet art de la surface accouche fréquemment d’un trop-plein de visions ou d’émotions au risque d’éclatement – les excroissances gonflant des bouches avant la fusion de Lee et d’Allerton – ou d’implosion – la fin en suspens hystérisé de Challengers. Toujours en mouvement, le cinéma de Guadagnino pourchasse les monstres tapis dans l’amour. Ne faire qu’un, plaisantait Guitry, mais lequel ? À la merci d’un léger panoramique, Allerton disparaît de la jungle, comme la Betty de Mulholland Drive dans la chambre de sa tante. Lee est projeté dans l’espace ; la drogue qui l’a séparé de son amant deviendra désormais la condition de son évocation. C’est ainsi que Guadagnino a parfaitement retenu la leçon de Fassbinder : l’amour est plus froid que la mort.


QUEER (2 h 16), de Luca Guadagnino, avec Daniel Craig, Drew Starkey, Jason Schwartzman, en salles le 26 février.

EN KIOSQUE

Soutenez l’incorrect

faites un don et défiscalisez !

En passant par notre partenaire

Credofunding, vous pouvez obtenir une

réduction d’impôts de 66% du montant de

votre don.

Retrouvez l’incorrect sur les réseaux sociaux

Les autres articles recommandés pour vous​

Restez informé, inscrivez-vous à notre Newsletter

Pin It on Pinterest